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i
ŒUVRES
DE
M. DE FLORIAN.
(M
, A PARIS,
Chez Guillaume , rue du Bacq , n®. 940 ;
Fabre , rae du Hurepoix , a*. 1 1.
NUMA POMPILIUS,
SECOND
R OI DE ROME.
PAR M. DjE.FLORIAN,
Capitaine de diagoiu,elGciitii{ioiiiinede$.A.S.
th<l,El>CCI>xPEHTBIETAE;del'acBdjlIli*
de Madrid j etc.
Secoudz Édition.
TOME PR£MI£n.
II.liARCUEH
A PARIS,
>E l'jhfbiheiiie sedidot l'aîné.
A LA REINE.
Tj!v M A fui le meîneat dec roitj
Éponx toujours amant de la belle £gérie,
Près de cette xiymphe chérie
Il méditoit ses justes loiz.
De leux tendrette mutuelle
NaisMÎt le bonheur des Aomainc;
Et dantleuxs cœurs unit il* troUTOÎent le modèle
Des vertus qu^ils Touloient enseig^ner aux humains.
De ces tendres époux je célèbre U gloire :
R S I N H , votre nom seul assure mon sueeès;
De LOUIS , de TOUS , des François,
On croira que j*écris lliistoîre.
NUMA POMPILIUS.
I.IVRE PREMIER.
■^«
SOMMAIRE
DU LIVRE PREMIER.
TX7 £ £ u 8 , grand-prêtie de Cérè«, éleTo
Numa, qui passe pour son fils. Fête de Cézèe.
Tullus apprend à Numa quMl est fils de Pom-
pilius , prince du sang des rois Sabias. II lui
raconte Thistoire de sa mère Pompilia; Tenle-
yement des Sabines; la mort de te» parents ; la
guerre des Romains et des Sabins; TaUianee dea
deux peuples ; Téducation de Kuma dana le
temple de Cërès, et Tordre de cette dëesse de
renvoyer à Rome. Numa descend au tombeau
de sa merc. II se prépare à partir. Conseils du
pontife. Adieux de Tullus et de Huma.
lif vimfi i-oittrinyivtti Hej i^lirninifl I
NUMA POMPILIUS.
LIVRE PREMIER.
JN o K loiu de la yîlle de Cures^ dans
le J>ajs des Sabins^ au milieu d'une
antique forêt ^ s'éleye un temple con-
sacré à Gérés. Des ormes ^ des peu* *
pliers y aussi anciens que la terre ^ om-*
bragent le faîte de l'édifice ; le fleuvo
Curese^ après en ayoir baigné les murs^
Ta serpenter ^ans les jardins de plu*
sieurs maisons isolées y bâties autour
de ce temple. Bans ces retraites sa-
crées y chaque prêtre de la déesse ^ a-'
yec sa femme et ses enfants^ passe ses
jours à la prière^ au trayail^ ou dans
le sein de la tendresse. Protégés par
la diyinité qu'ils- honorent^ nourris
par la terre qu'ils cultiyent^ aimés de
Fépouse qu'ils rendent heureuse^ hé*
nis de leurs enfants^ en paix ayec eux-
10 NUMA F0UFILIU5.
mêmes, ils jouissent doucement de la
Tie, sans craindre ni souhaiter la mort.
Le vénérable Tullus commandoit
à ces prêtres. A l'âge de quatre-vingts
ans , il escerçoit la souveraine sacri^-
cature avec tout le zèle d'un jeune
homme , et toute l'indulgence d'un
vieillard. Adoré de ceux qui vi voient
avec luij) respecté -de tous les autres ^
il n'étoit craint que des méchants*
Favori des dieux , ami des hommes ,
rarement il prioit pour lui ; c'étoit
toujours pour la veuve ou pour l'or-
phelin. Dès qu'un citoyen de Cures ^
dë& qu'un habitant de la campagne
éprouvoit quelque infortune , qu'un
ménage étoit désuni , ou que la con-
corde n'éloit plus dans une famille 9
le père, l'époux, l'enfant malheureux
m
prenoit le chemin de la forêt sacrée :
il venoit trouver Tullu» : pour peu
qu*il eût tardé , Tullus seroit allé le
chercher. Tullus écoutoit ses longues
plaintes y ne se h^stàt jamais de Itfs
entendre,. l'enconrageoit , le conso*
loit, lui prodigaoit des secours, des
conseils* L'infortuné s'en retournoi t,
on moins triste, ou moins à plaindre.
TuUus, ^i pensoît n'avoif rien fait,
alloit se pvosteroer deyant la d^sse,
et l'implorer pour ce malheureux.
- TaUus Ji'avoit plus d'^use ; il
rassemblodt toute sa tendresse sur son
fils Numa. Le ciel sembloit vouloir
récompenser' les yerhis du vieillard
par les dons qu'il avoit prodigues au
jeQnelKW!»iie# Numa toufehoit àpeine
à sa seizième ann^e , et n'avoi t , de son
âge , que les grâces et la douceur. Sou-«
mis k son père , qu'il re^ectoit près»
^e à l'ëgal de Cërès, enflammé du
désir de lui ressembler, il étudioit la
morale en regardant les actions de
Tullus. Méditant sans cesse les pré-
ceptes de sa religion , il vouloit s'ins-
truire encore des cérémonies du culte.
12 NlTirA VOUVJZIVS.
•Les sacrifices, la prîere, occupoient
■tous ses loisirs ; sa tendcesse pour
Tullus, son amour pour l'étude, ëtoient
ses seules passions ; son ame , pure
jBonune l'azur du ciel , ne distinguoit
pas ses plaisirs de ses devoirs.
Le jour de la fête de Gérés étoît
arrivé. Chez les Sabins y cette fête
r
ne se célèbre point conune à Eleusis :
TuUus avoit supprimé tous ces mys-
tères cachés avec tant de soin , et si
peu utiles au bonheur des hommes.
La divinisé, disoit-il, qui se montre
par -tout à nous, qui se manifeste à
chaque instant dans les merveilles é-
datantes de la nature , peut-elle exiger
tant de secrets, tant d'épreuves, pour
se communiquer aux mortels ? Doit-il
être plus difficile de la remercier que
de recevoir ses présents ? Non : Cérès
aime tous les hommes, puisqu'elle le»
nourrit tous. Le champ qu'elle cou-
vre d'épis devient un temple pour Je
1r
laboiiretir; et Ton doit adorerpartout
Fanivers celle dont les bienfaits cou"
vrent la terre.
D'aprës cette id^ëe , TuUus, de eon*
cert avec son roi , a ordonné la fête
de Gérés. Chaque année, ayant de
commencer la moisson y tous les la-*
boureurs, parés de leurs plus beaux
habits, se rassemblent dans la ville de
Cures. C'est de là qu'ils partent pour
aUer au temple. Les joueurs de ûûtes
ouvrent la marche ; ensuite viennent
de jeunes vierges, portant sur leurs
têtes, dans des corbeilles ornées de
fleurs , des offrandes pures pour la
déesse. Les enfants des laboureurs
marchent après elles , vêtus de robes
blanches, couronnés de bluets, con-
duisant le vorace animal qui se nour-
rit des fruits du chêne. Cette troupe
nombreuse, fiere de garder la victime,
veut affecter une gravilé toujours dé-
langée par leur joie bru jante. Leurs
I. 2
pères lea suivent d'un pas tardif, en
recommandant le ailenoe , et pardon-^
naùt d'être mal obéis. Gliaciin d'eux
porte dans ses mains une gerbe, pré-
mices de sa moisson. Les princes, les
guerriers, le& magistrats, n'ont plus
de rang dans ce grand jour, et cèdent
le pas , avf c re^ect , à ceux qui lea
ont nourris^.
TuUus et ses prêtres êtoient yenus
les attendre à l'entrée du bois sacré.
Le jeune Numa , couronné de nar-
cisses , yètu. d'une robe de lin , mar-
che à* coté de Tnllus. Il le regarde , il
apperçoit des pleurs que le yieillard
Youloit cacheTi Plus afBigé du «lia-
grin de son père, que s'il l'ayoitr«9«>
senti lui-même, il n'ose, devant tant
de témoins, et dans une cérémonie
si auguste, se jetter dans sesbraspour
lui demander le sujet de ses larmes;
mais son silence , son air tendre et in-
quiet, expriment assez son agîtatîon.
L I V R E I. l5
Numa , toujours si attentif, si re-
cueilli dans les cërëmonies religieu-
ses , Kuma zw Yoit plus qu9 son père »
ne songe qjBt^k lui » oublie toutes ses
foBctions; ses yeux , qui cheisclient à
pénétrer la cause des pleurs de Tul-
lus, sont eux-mêmes obscurcis de
larmes.
On arrive au temple. Tullus sd
prcksteme deyant la déesse ; et lui pré»
sentant les prémices : JVTere des hu-
mains , s'écrie-t-il , c'est toi qui fais
croître ces gerbes, c'est ion père Ju-
piter qui nous rend pieux et recon-
noissanls. Dieux immortels , nous
TOUS offrons vos propres bienfidts.
Ne remettez pas nos offrandes; et que
votre bonté suprême donne à nos
cbamps l'abondance, à nos corps la
force, à nos âmes la vertUt
Après cette prière, Tullus ^pand
Forge sacrée sur la Ticdme; il lui
tourne la tête vers le ciel, l'immole,
/
l6 NUMA POMPILIVS.
et la fait consumer toute entière.
Le sacrifice acheyé, les laboureurs
vont déposer leurs gerbes. Mes frères »
leut dit Tullus , car tous êle& aussi
prêtres de Cérës , ces dons appartien-
nent à la déesse , c'est-à-dire aux in-
digents. Les prêtres des dieux ne sont
que les trésoriers des pauvres ; yous en
êtes les bienfaiteurs. Konimez dono
le yieillard d'entre vous qui doit veil-
1er avec moi pendant le cours de cette
année 9 au soulagement des infortu-
nés : il est juste que je vous rende
compte des biens que vous me remet-
tez pour eux. Les laboureurs , qui
connoissent tous la vertu de Tullus ^
refusent de lui donner un collègue ;
mais Tullus l'exige 9 et ce cboix finit
la cérémonie.
Numa brûloit d'impatience de se
Toir seul avec son père. A peine Tul-
lus est sorti du temple y que son ten^
^« fils le serre dans ses bras* Moa
LIVRE I. 117
père 9 lui dit-il , tous ayez des peiueff ,
et je les ignore ! Ah I je sens trop qu'à
mon âge je ne puis espérer de les
soulager : mais je peux du moins m'af^
fliger avec vous ; et j'ai besoin de pleu-
rer dès que je vois couler vos larmes.
Mon cher fils, lui répond Tullus, car
je ne renoncerai jamais à ce doux
nom, je n'ai que trop de sujets d'en
répandre : je vais me séparer de celui
que j'aime plus que ma vie. Vous vou-
lez m'abandonner ? s'écria Numa tout
tremblant. 1= Non , mon fils ; non,
xn'on cher fils : c'esttoi, au contraire....
Il ne put achever , les sanglots lui cou-
pèrent la voix. Il prit Numa par la
main ; il l'entraîna dans l'endroit le
plus retiré de la forêt : là ils s'assirent
sur le gazon , et le vieillard lui dit ces
paroles :
Numa , vous n'êtes point mon
fils...... A ces mots , une pâleur mor-
telle se répand sur le visage du jeune
*•
l8 NU MA Ï0MP1LIU«.
}iomine , sa main tremj^le dans celle
de Tullus. Le grand-prêlre s'en apper-
çoil 9 et , le serrant contre son sein» il
se Lâte d'ajouter : Va , je serai tou-
jours ton père ; ce nom m'est aussi
cher qu'à toi. Mais appr^dsl'hisloire
de ta naissance, counois à quelles hau-
tes destinées tu es appelle parle ciel.
Numa l'embrasse, et ne répond
rien ; il écoute dans un profond silen-
ce , il baisse les yeux ; son air semble
dire à Tullus : Bien ne pourra rem-
pla cer le bonheur d'être yo tre enfant.
Mon fils, reprend le grand-prêtre ,
vous devez le jour à Pompilius, prince
du sang^ de nos rois , et que ses rares
vertus rendoient cher aux dieux et
aux hommes. La belle Fompilia , do
l'antique race des Hdraclides> ëtoit
son épouse depuis dix ans. Rien ne
manquoit à ce couple heureux que de
voir naître un gage de leur tendre
union : Pompilius le desiroit avec ar->
L I V R E I. ig
deur ; la sensible Pompilia > qui ne for-
moit jamais de vœux dont son époux
ne fût l'objet y Pompilia yenoit tous
les jours dans le temple se prosterner
devant Cérës, baigner de larmes les
marcbes de son autel, en demandant
pour unique grâce le bonheur d'avoir
un fils.
Je la surpris dans le sanctuaire.
£lle prioit avec tant de ferveur qu'elle
ne m'apperçut pas ; je l'entendis pro-
noncer ces paroles ; Bienfaisante Gè-
res y si ton père Jupiter m'a 'destiné
une longue vie 9 obtiens plutôt de lui
que je périsse à la fleur de mon âge ^
mais que je laisse à mon époux un
fruit de notre chaste amour* Oui, puis«
santé immortelle 9 reprends tous les
bienfaits que j'ai reçus, prive-moi de
tous ceux que tu me destines ^ et
donne - moi à leur place un enfant*
Que j'entende ses yagissemens, que
j c puisse le yoir^ le teiôr dans mesbras,
29 HUMA VOTÊTILIVS.
le presser coBtre mon cœur 9 le cou*
Trir de mes baisers, le présenter à mon
ëpoux tout baigné des larmes du bon-
henr ! que j'expire alors 5 j'expirerai
mère, j'aurai assez yécu. O Cérès, si
tu entends mes yobux, si tu m'accor^
des un fils , je jure sur cet autel de te
le consacrer, de lui apprendre à bénir
ton nomi aussitôt que sa langue pourra
le prononcer, de le faire élever dans
ce temple , où il te servira toute sa vie ,
où tu daigneras être sa mère, quand
Poinpilia ne sera plus.
Mes pleurs couloient en entendant
cette prière. Je tombai à genoux au-
près de Pompilia ; et, joignant mes
yœux aux siens , je suppliai la déesse
de nous exaucer tous deux. Hélas ! que
ce bienfsdt fut pajé cher !
Peu de temps après, Pompilia vint
m'annoncer qu'elle étoit enceinte.
Qui pourrait exprimer les transports
de sa joie ? ils approcboient du délire.
1. 1 V R E I. ai
Huit lunes dévoient encore se renou*
veller ayant l'heureux instant qu'elle
attendoit , et tout ëtoit déjà prêt pour
parer l'enfant qu'elle deroit avoir. Ja-
louse et glorieuse du titre de mère,
elle eût roulu que tout ce qui devoit
servir à son fils fût l'ouvrage de ses
seules mains : elle dëfendoit à ses es-
claves de partagera vec elle le bonheur
de travailler pour son fils. L 'espérance
de le nourrir douhloît sa joie de le voir
naître ; e t la tendre Pompilia, ivre d'a^ ■
mour maternel, venoit plus souvent
aa temple pour remercier la déesse,
qu'elle n'y étoit venue pour en obtenir
l'objet de ses vœux.
Elle touchoit enfin à ce neuvième
mois désiré depuis si long-temps, lors-
que ce Romulus, dont le nom ne vous
est pas inconnu, fit répandre dans la
Sabinie , que , pour consacrer sa ville
de Rome , qui à peine é(oit achevée ,
il vouloit célébrer des jeux en Thon^
22 NUMA POMPILIUS.
neur du dieu Cousus. Vous savez ^
mon fils 9 combien ce dieu .est en yé-
néiation parmi nous. Votzé pieuse
mère n'auroit pas laissé échapper une
occasion d'honorer les immortels^ elle
voulut aller à ces jeux : le trop com*
plaisant Fomipilius l'y conduisit.
. lia plupart dé nos Sabins suÎYirent
Fompilius. Nos femmes 9 nos filles ^
courureiit à Rome en habits de fête.
Hélas ! nos braves citoyens étaient
loin de soupçonner le piège : ils n'a-
voient point d'armes. Ils entrent sans
défiance dans le cirque, où Romulua
présidoit sur un magnificpic tribunal.
Leurs épouses, leurs filles, prennent
place à côté d'eux. Impatientes de voir
le sacrifice , elles cherchent des yeux *
les victimes : c'étoient elles qui en dé-
voient servir.
A un signal de leur roi , les Romains
tirent leurs épées et ferment toutes les
issues. Les Sabines alarmées se jettent
LITRE r. 43
dans les bras de leurs pères, de leurs
frères , de leurs ëpouz ; mais les farou-
ches soldats de Bomulus s'ëlancenf
au milieu de l'arène ; et , le glaive à la
xnain , les yeux ardents , menaçant les
liommes , flattant les iènxmes , ils en-*
lèvent les Sabines, comme des lonpS
affames emportent des brebis trem-
blantes. Vainement ces infortunées
jettent des cris perçants et demandent
la Bidrt ; vainement nos citoyens fu-
rieux , oubliant «pi'ils sont sans dé-
fense , se précipitent sur les ravisseurs^
les saisissent 9 luttent avec eux» leur
arrachent leur*: épées, et rougissent
la terre du sang romain : les Romains,
plus nombreux, immolent ceux qui
résistent, mettent en fuite tout le
reste , vont cacher dans Home leur
proie ; tandis que nos Sabins désolés,
sanglants, couverts de blessures, ac-
cablés de douleur et de honte , revien-
nent à Qures annoncer cette affreuse
24 NVMi TonvtLivs.
nouvelle et* préparer la vengeance/
. Dhs le premier instant du tumulte f
ton père Pompilius , portant sa femme
dans ses bras, avoit tenté de s'ouvrir
un passage à travers les ravisseurs. Il
touchoit à la porte du cirque, quand
une cohorte romaine le poivsuit 9 l'ar*
rête, luiarracHe son épouse. Pompi-
lius jette un cri de rage et de déses-
poir. Il s'est bientôt saisi d'une épée ,
et les Romains qui l'entourent sont
déjà tombés sous-ses coups : il court,
il frappe , il est frappé. Mais il rejoint
Pompilia ; il immole son ravisseur ; il,
reprend sa bien-aimée , la presse dans
ses bras sanglants, la rassure y la con-
sole 9 et malgré les Romains furieux ,
malgré les traits dont on l'accable, il
fuit au-delà du^cirque, en embrassant
ta malheureuse mère ^ en la rappellant
à la vie , en se félicitant de l'avoir sau-
vée. Ainsi la lionne de Numidie, lors*
qu'elle apperçoit de loin l'imprudent
i I V R ï I. a5
ehasseur qui lui emporte ses petits >
furieuse , rugissante , l'œil plein dé
sang et de feu , s'élance sur l'infortuné
qui abandonne en vain sa proie ; elle
l'atteint etle déchire y fait voler autour
d'elle SÇ& membres palpitants : mais 9
son courroux faisant aussitôt place
à sa tendresse , elle court à ses lion-
ceauz , les caresse , pousse des cris de
joie 9 passe et repasse sur eux sa lan-
" gue encore sanglante , et se couchant
pour en être plus prës 9 elle leur tend
ses mamelles , tandis que ses muscles
tremblent encore de la fureur qu'elle
Tient d'assouvir.
Tel étoit Fompilius. Malgré ses
larges blessures, malgré son sang qui
coule à gros bouillons 9 il arrive enfin
dans ce temple. Il pose son doux far-
deau au pied de l'autel de la déesse ;
il supplie Cérès de sauver, de défen-
dre celle qu'il met sous sa garde; sa
prière achevée , épuisé de sang , do
I- 3
26 NITHA POHPÏLITTS.
fatigue, de douleur , il tombe «or le
m^bre, et expire.
Je fis aussitôt enlever ta mère. On
la porta dans ma maison,' où elle re-
prit ses^ens. Sa première parole fut le
nom de Fompilius : elle demande son
époux , elle veut le voir , elle veut aller
' le chercher. En vain }' espère la cal-
mer , et lui cacher la mort de ton père ,
en l'assurant qu'il est prisonnier de&
Romains : les pleurs que je rersoisy
ses pressentiments, tout lui dit que' je
la trompe. Elle pousse des cris dou-
loureux ; elle rejette tout secoues ; et ^
s'ëchappant de nos bras , elle veut aller
expirer Sur le corps de Pompilius.
Tant de secousses , tant d^émotie^s ^
précipitçnt Tinstant où tu devois voir
. le jour. Les douleurs del'enfantement
la surprennent; les cruelles Jlithyes
Tacc^blent de tous leurs maux ; elle j
succombe : et le moment où tu reçus
la vie fut celui de la mort de ta mero.
LIVRE I. â7
A ces mots, ^uma se jette dans le
sein de TuUus. I^e bon vieillard , qui
sent ses cheveux blancs tout mouilles
des^lannes du jeune homme, s'inter*
rompt pour pleurer avec lui.
Bientôt il reprend son récit : Se fis
chercher une bounice qui pût rani-
zaer ta frêle existence* car tusemblois^
en naissant, ne vouloir pas survivre à
tes malheurs; tu poussois des cris la->
mentables, et ton visage livide seâi*
blbit annoncer ton trépas. La femme
d'un laboureur, la bonne Amyclée^
vint s'offrir ; ses tendres soins, encore
plus que son lait, te conservèrent la vie«
Alors je m'occupai des funéraillei
de ta mère et de son époux. Je prépa-
rai un bûcher ; je rassemblai les habi-
tants de Cures et de nos campagnes :
notre bon roiTaiius, vêtu de deuil ^
•les conduisoit. Soldats, citoyens , la-
boureurs , tous pleuroient ton digne
père 9 tous faisoieut des vœux pour
â8 NUMA POMFZIiITTS.
aovL fils. Le corps de Pompilhis fut
brûlé à c6té de celui de son épouse.
Je tecueîllis leurs cendres dans une
urne d'argent ; cette urne fut déposée
sur un tombeau , dans l'endroit le plus
secret du temple^. Je le yerrai , mon
père ! s'écria Numa : Je le verrai y ce
tombeau ! il me sera permis d*y pleu-
rer , et de toucher cette urne si chère.
Oui) mx>n fils, lui dit le grand - prêtre ,
nous y descendrons aujourd'hui.
La mort de tes parents fut vengée.
Nos braves Sabins , indignés de l'ou-
trage , prennent les armes, et, guidés
, par Tatius , ils marchent vers la ville
parjure. Les lâches ravisseurs n'osent
venir au*devant de notre armée ; ils se
renferment dans leurs murs. Tatius
les assiège; bientôt, par un heureux
hasard, il se rend maître de lacitadelle*
Romulus , forcé de conobattre ou d'a-
bandonner sa ville , vient présenter la
bataille au pied de ce capilole qui doit
riTRF I. 2g
âit'OXi) rëgner sur l'univers. Tatius
l'accepte ; et nos Sabins» brûlant de se
baigner dans le sang de ces perfides ,
(^argent les troupes romaines ayec
toute la force que la fureur peut ajou-
ter au courage. Les ennemis sont
rompus: mais Bomulus les rallie, Bo-
mulus résiste seul aux Sabins. Il in-
Yoqae à grands cris Jupiter Stator 3 et
ce nom sacré et son exemple arrêtent
ses guerriers mis en fuite. Les Ro-
mains- chargent à leur tour; la honte
enflamme leur courage; les^ lances se
croisent 9 les boucliers se heurtent 9
l'horreur et le carnage augmentent >
les combattants pressés ne peuvent
avancer un pas qu'en marchant sur
un ennemi'.
La Tictoire, long-temps incertaine^
penche enfin du c6té de la jusliee.
Notre yaiUant roi Tatius, et son in-
trépide général Métius, percent une
seconde fois le centre de l'armée ro-
3.
3o îfirMA POMPILI XTS.
maine. IjQ. terre est jonchëe demorfâ :
•les Sabips vont être yainqiieurs ; c^en
est faitj dans. on moment , de Rome
et de KomuluS) quand l'événement
le plus imprévu vient nous arracher
la victoire.
Les Sabinesy ces mêmes femmes
que les Romains avoient enlevées pen-
dant les jeux consuels; les Sabines»
les cheveux épars , les yeux noyés de
larmes 9 les bras tendus, poussant des
cris lamentables, se précipitent au
milieu des combattants. Les épées, les
javelots teints de sang, le tumulte, le
carnage , rien ne les effraie. Arrêtez !
s'écrient -elles : arrêtez ! cessez une
guerre plus impie que la guerre civile*
Vous combattez pour nous, et chacun
de vos coups nous rend veuves ou or-
phelines. Si vous nous aimez, vous
qui nous donnantes la vie^ n'immolez
pas nos époux ; et vous , qui nous ayez
juré une tendresse éternelle 9 épargnez
LIVRE I. 3l
ceux qui donnèrent le jour à yos épou-
ses. Songez que nous portons dans
notre sein les gages de votre réunion :
Romains, vos femmes sont sabines;
Sabins , vos petits-fils seront romains.
Cessez donc de tous égorger, vous qui
n'êtes plus deux peuples, vous qui ne
formez plus qu'une seule famille s ou,
si la soif du sang vous dévore, com-
mencez par rompre , par détruire tous
les liens qui doivent vous réunir : im-
molez vos filles et vos femmes^ et sur
leurs corps expirants acheyez de vous
égorger.
Ce spectacle, ces paroles, les pleurs,
les cris des Sahines , chassent la colère
de tous les cœturs. Les combattants
s'arrêtent, se regardent, et sont sur^*
pns de ne plus se haïr. L'épée de>
meure levée sur celui qu'elle mena-
çoit; le javelot reste suspendu ; la flè-
che tombe de l'arc qui se détend sans
la lancer: Les Sabines se jettent sur
32 NUMA PaHPILIUS^
ces armes f et les enlèvent sans effort
à leurs pères ^ à leurs époux. Elles
s'emparent de leurs mains ^ qu'elles
couyrent de baisers et de larmes ; elles
layent avec ces pleurs le sang dont ces
mains sont souillées ^ elles parrien-
nent à les joindre ensemble ; alors cha-
que Sabine embrassant à la fois .un
Romain et un Sabin^ ellesxapprochent
ainsi les visages des deux ennemis^ et
les forcent enfin à s'embrasser eux-
mêmes*
Dès ce moment ^ plus de guerre ,
plus de vengeance. Les rois se parlent ;
ils conviennent que les deux peu-
ples réunis n'en formeront désormais
qtCuÀ seul ; que Tatius et Romulus ,
assis ensemble sur le même trône ,
partageront le souverain pouv(Mr. On
jure la p^ix^ on immole des victimes
à Jupiter^ au Soleil^ à la Tefre : les
deux armées confondues se laissent
conduire par les Sabines ^entrent dans
tivR'ï I. 33
Borné aîh milieu des a^elaniatlonS;^ et
paioiâseÂt plus fieres , plus glorieuses^
d'avoir ëlë yainoues pu* la tendresse^
(pie si eiles avoient triomphé par 14
fureur.
Cependant tu croissois sous meîi
yeux, et tu passois pour mon fils : je
confinnôis moi-même une erreur qui
s'accordoit avec mes sentiments com-
me avec le vœu de ta mère. Dès J'âge
de quatre ans tu me suivois dans le
temple, revêtu de la robe d^initiéj tu
portois dans tes foibles mains le vase
d'or où l'on met l'encens. Ta dou-
ceur, tes grâces, enchantoient nos
prêtres, qui m'envioient tous le bon-
heur de t'avoir donné le jour. Com-
bien je l'ai désiré , ce bonheur ! De*-
puis quinze ans, Kuma, je ne tiehs
à la vie que poi» te chérir ; et quel
que soit mon amour pour la vertu , si
tu me vois la pratiquer avec zèle , c'est
dans l'espoir, mon cher fils, que les
dieux t'en récompenseront.
34 KIT M A P^HPXLIUS.
4 Je recueillis Henlôlle fruit dev
soins que j'avois pris de toi* Des ta
plus tendre enfance , tes qualités s'an-
poncèrent. Jamais je n'ayoïs besoin
de t'inspirer un- sentiment honnête :
lous ëtoient nës dans ton cppur. Les
principes de la morale se tsouvoient
•grarés dans ton ame avant que je t'es
eusse instruit ^ et la raison t'enseignoit
tout ce que m'ayoit appris l'expérîeji-
oe. S'il m'arrivoit^ pour t*ëpraurer,
de te faire une question que j'imagi-
nois difficile^ ta réponse étoif .toujours
plus claire j plus précise^ que celleque
j'ay ois préparée. Souvent, après avoir
cru te donner une longue leçon de
morale , tes courtes réflexions m'éclai-
joient ; en finissant l'entretien y c'étoit
l«n maître qui s'étoit instruit. Tu
connus toutes les sciences de nos phi-
losophes étrusques, et tu me'> disois :
O mon père, que tout cela est peu de
chose ! et ce peu laisse encore dés
LIVRE I» > ■ 3S
doutes ! La verla seule est certaine ;
le lirre eo; est arec nous, c'est notre
coeur : consultons -le à chaque action
de notre y le, suivons toujours ce qu^il
nous dit^ nous ne pouvons jamais
nous égarer.
Je t'emBrassois ayec transport ^ et
je n'osois te louer. Je craignoispour
toi le vice qui dépare toutes les qua-
lité, qui eommence par les ternir, et
finit presque toujours par les 'détruire r
la yaiiité. O mon fils^ prends-y garde
pendant tout le cours de ta vie ; sou-
viens-toi Hen que c'est elle qui fait le
plus de mal aux vertus y puisqu'elle
1^ empêche d'être aimables* ■
Ve te vojois avec complaisance ë-
ckapper à ce péril. Chaque jour tu
devenois meilleur, et chaque jour plus
modeste. Trompe par la voix publi-
que, snr^tout par mon proprecœur^
je me crojois ton père, et je «omptois
abdiquer en ta faveur la souveraine
35 NUUA' F.0MPILXU5.
sacrifioature : tous nos prêtées , tou9
nos citoyens.^ le prévoyoientftvec joie.
Depuis trois jours ^ mon fils ^ un ora-
cle cëlesle m'interdit cette espérance*
Gérés ^ Gérés elle-même y m'apparoit
toutes| les nuits ^ et m'ordonne d'une
Toiz sévère de l'envoyer à Rome et de
déclarer ta naissance. Vainement^ à
genoux devant la déesse, j'ai osé lui
parleïde mes craintes^ et rappellerle
vœu de ta mère. Je n'ai point accepte
ce vœu^ m'a répondu la fille de Jupi-
ter; Numa ne sera point mon prêtre ,
ses destins l'appellent plus haut. Nu-
ma ix^e servira -toieux sur un trône ^
qu'à l'ombre de mes autels : qu'il mar-
che à Hoinie ; que ta tendresse pour lui
ne s^oppose plus aux décrets du ciel.
Voilà 9 mon fils , le sujet de ces lar-
mes que vous m'avez vu verser per-
dant lesacrifice. Il faut se soumettre ,
il faut nous séparer^ Numa : Gérés
Tordosne^ nous devons obéir.
£ I y A E I. 37
Le tendre Nuina y sans rendre à
Tullus , le regarde en pleurant 9 leye
les yeux au ciel , et paroit hésiter en-
tre son père et les dieux : mais le veil-
lard Tencourage; IVumase décide à
partir. Il prend la main de Tullus ,
gu'il serre doucement dans les sien-
nes : O mon père I lui dit-il , vous m'a-
yez promis de me faire descendre au
tombeau de Fompilius , de me lais-
ser kaiser ayec respect l'urne qui con-
tient les cendres de ma mère. Suis-
moi 9 lui répond le grand-pré Ire ; dès
ce moment je veux t'y conduire.
Alors ils marchent vers le temple.
Derrière l'autel de la déesse étoit une
porte d'airain dont Tullus seul a voit
la clef; il l'ouvre, il descend quelques
degrés : Numa le suit en soupirant.
Jla arrivent dans un souterrain éclairé
par une seule lampe. Là sur un tom-
beau de marbre noir, d'une sculpture
simple et sans ioscri'ptioh j on voyoit
I. ' 4
38 VUHAfOUPILIUS.
une urne d'argent couverte d'un voile
funèbre. A côte de l'urne étoient uu
billet,une épée et des cheveux blonds •
Kuma s'ëtoit mis à genoux en entrant
dans le souterrain. Tullus soulevé
doucement l'urne ; et la présentant au
jeune homme : Mon fils y lui dit-il à
voix basse y baisez ces restes sacrés ;
touchez cette urne 9 qui renferme les
cendres de la meilleure des mères et
du plus tendre des époux. Ils ont les
yeux sur vous dans cet instant, ils vous
contemplent des champs éljsées , et
préfèrent à tous les plaisirs immortels
quiles environnent) le spectacle de la
piété de leur fils.
Numa ténoit dans ses bras l'urne
qu'il baignoit de ses larmes. Il l'ap-
prochoit de son cœur, et il lui sembloit
que ces cendres si chères se rani*
moient. Oh ! qu'il eut de peine à les
rendre au pontife ! et comme ses
mains suivoient l'urne , quand l'urne
s^ éloigna de lui !
I. I V R E I. 39
Tullùs la remet sous le voile. Alors
prenant 'l'épëe , le billet et les che-
veux : Voici, dit-il à Numa , le glaive
qui défendit votre mère et la patrie 9
qui jamais ne fut tiré parla colère^ et
n'immola que les ennemis de l'état.
Je vous le remets , mon £ls : faites-en
le même usage. Que la puissante Gè-
res 9 à qui je l'avois consacré 9 fasse
tomber sous ce fer tous ceux qui me-
naceront Vos jours ! Ce billet fut tracé
par votre mère , à l'instant de son tré-
pas : il est adressé au roi Tatius y et
vous sera nécessaire pour occuper à
sa cour le rang dû à votre naissance*
Ces cheveux blonds^ai-je besoin de
vous dir& que ce sont ceux de votre
mère ? elle vint les offrira Cérèsle
jour où elle obtint un fils* Numa^por^
tez-les toujours avec vous : les cœurs
sensibles ont besoin de ces gages d'a-
mqur et de piété.
Apres ces paroles ^ ils sortent du
40 NUMÀ POMPILirs.
30U terrain. Numa retourne à la mai-
son du grand-prétre^où il prépare tout
pour son départ. Il quitte la robe tde
lin^ prend- la toge 9 et paroit'plus beau
shus ce vêtement. Le pontife le re-
garde y et soupire : ce nouvel babit
semble lui annoncer des dangers. Il
éloigne cette idée , pour s'occuper de
pourvoir à ce que rien ne manque à
soniilj. Sa tendre prévoyance ie fait
penser à des besoiiis qu'il n'aura-pos :
il se dépouille pour l'enrichir ; et>
dans la crainte d'un refus , il va ca-<
cher, parmi les habits de Numa , le
peu d'or qu'il a épargné. Loin de lui ,
j e n'ai besoin de rien^ disoit-il : quand
il sera loin de moi^ tout lui deviendra
nécessaire.
Cependant l'instant omel appro.*
che) le char qui doit conduire Numa
est préparé. Tullus monte dans ce
char avec son fils ^ il vcutl'accompa<«
gner jusques ieiu-delà du bois sacré 3
t. I V R E I. 41
c'est alors que sa tendresse lui douno
ces derniers conseils :
Pardonne-moi^ mon ckerfils, par-
donne-moi de tremUer , ente yo jant >
si jeune encore, abandonner nos pai-
sibles campagnes et l'asjle où ton in-
nocence n'eût jamais couru de përil y
pour aller habiter une ville redoutable
même à l'homme le plus sage. Te
Toilà sans expérience , sans guide 9
sans' conseil , sans ami ; car à ton âge
on n'a point d'ami, on croit en avoir»
et c'est un danger de plus : te voilà
jette au milieu de deux peuples qm,,
''réunis par politique , sont divises par
caractère , et se régardent toujours
comme deux nations distinctes. La
haine n'est point éteinte entre les Ro-
mains et les Sabîns ; elle ne l'est point
entre leurs monarques encore plus
opposés que leurs peuples. Talius , le
meilleur des rois, ton parent, ton sou-
veçain , Tatius , qui fut notre idole
4-
4^ NUMAPOMTILIUS.
tant qu'il régna parmi nous ^ bon ^
sensible^ ami de la paix y possède des
vertus plus utiles qfie brillantes , il
rend la justice^etil fait du bien : voilà
sa vie. Bomulus ^ au contraire , (pii ,
pour acquérir des sujets'^ ouvrit un
asjle au brigands , Romulus a con-
servé les mœurs féroces du premier
peuple qu'il commanda : passionné
pour la guerre ^ dévoré d'ambition >
tourmenté de la soif des conquêtes ,
il attaque et soumet tour- à- tour tou-
tes les nations voisines de Home ; il
n''èstime^ il ne chérit que ses soldats,
ne sait que vaincre y et ne connoitpas
d'autre grandeur.
Hélas ! par une fatalité déplorable,
un conquérant est plus admiré qu'un
bon roi ; la véritable vertu éblouit
moins que la fausse gloire. Tu ne les
confondras point ^ Numa ; tu sehtiras
combien Tatius est au-dessus de son
collègue ^ tu u'abandonAeras pas le
t I V R E I. 43
plus Juste des rois ^ le parent, Fami
de ton père , le vengeur de Fompîlia,
pour suivre un conquërant farouche y
encore teint du sang de son frère , et
dont Tafireuse trahison causa lamine
de ton pays et le trépas d^ ceux à c[ui
tu dois le jour.
Mais la cour même de Tatiusestun
séjour dangereux pour toi. Tu seras
dans Home , dont les heUiqueux ci-
toyens pardonnent tout à la jeunesse^
hors le manque de courage : et le cou-
rage des combats n'est plus que féro-
cité, quand il n'est pas joint à d'au-
tres vertus. Tu seras valeureux , sans
doute; le fils de Pompilius pourroit*il
ne l'élre^as ? Mais tes mœurs , ces
moeurs si pures^qui t'ont mérité la pro-
tection de la déesse , les conserveras-
tu, Numa? Crois-moi, je n'ai pas d'in-
térêt à'te défendre le plaisir,je ne veux
pas te parler le langage austère de mon
âge , te peindre la volupté sous des
44 NUM A POMPILItrS.
couleurs fausses 6t effrayantes ; non f
mon SJs : la yoluptë a des charmes y
la nature nous entraîne vers elle ; il
faut combattre sans cesse pour lui ré-
sister, et plus notre cœur est sensible y
hélas ! plus il est, foible. Mais tu n'au-
ras pas plutôt cédé 9 que le remords
s'emparera de ton ame ; tu perdras
cette doupe paix y cette estime , ce
respect pour toi-mêxne, qui font le
charme de la vie ; ton cœur humilié ,
flétri , n'aura plus la même énergie ^
le même amour pour le bien ; tu souf-
friras en£nleplus grand dessupplices»
celui de connoitre la vertu, et d'avoir
pu Tabandonncr.
Je n'ai jamais yu la cour, ^ ne puis
te donner d'avis sur la manière de s'y
conduire : mais je connoisles devoirs
d'un homme ; et il faut être homme
par-tout. Rends aux places éminentes
le reçpect qu'on est convenu de leur
accorder : rends à la vertu ^ dans tous
I. I T li E I. 45
les états 5 le culte que la yertu mérite.
Puis les méchants , sans paroitre les
craindre : sois réservé , même avec les
bons. Ne profane pas l'amitié , en
prodiguant le nom d'ami. Fese tes
paroles ; et réfléchis ayant d'agir. Sois
toujours en garde contre ton premier
mouvement, excepté lorsqu'il te por-
te à secourir un malheureux. Hes-
pecte les vieillards et les femmes s
plains les fbibles; et sois le soutien de
tous les infortunés.
Si la déesse , comme je l'espère 9 te
comble de prospérités , tu m'en ins-
truiras: ces nouvelles prolongeront
ma vie. Si le ciel vouloit t'éprouver
par des malheurs^ reviens me trou-
ver,
3En parlant ainsi , ils étoicnt arri-^
vés à la sctftie du bois sacré : c'étoitlà
que Tullus de voit se séparer de Numa.
Le char s'arrête : les yeux du jeun©
hojmae se remplissent de larmes. Pu
46 NTJMA POMPI LIUS.
courage ! lui dit le vieillard ; du con-
rage ! Numa y nous nous reverrons ,
nous nous reyerrons bientôt : le tra*
jet d'ici à Kon^e est court ; tu revien-
dras au temple:nioi-mênie.« . Ah! mon
père ! s'écria Numa fondant en lar-^
mes^ sans doute je vous reverrai : mais
je ne vivrai plus avec vous ; mais je
ne vous verrai plus à tous les instants
de ma vie. hes longues matinées s'é^
couleront sans que mon père m'ait
embrassé ; le jour finira sans que Nu-
ma vous ait entendu* De quel bon-
heur je jouissois auprès de vous ! je
ne l'ai pas assez senti , je n'en ai pas
assez remercié les dieux ! C'est à pré*
sent...
Allons, mon fils ^ interrompit Tul-»
lus d'ane voix qu'il vouloit rendre sé-
vère ^ obéissons à Cérès, et ne mu)r-
murons pas contre elle. £h quoi ! je
suis le plus vieux ^ je suis le plus.foi-*
ble^ et c'est moi qui vous encourage !
L I V K E I. 4^
Crois-tu que je ne souffre pas autant
que toi ? Penses - tu que mon triste
cœur... ?
A ces mots , sa voix s'éteint , sa
force l'abandonne^ il tombe dans les
bras de Numa,etl'arrose de ses pleurs.
Mais reprenant sa gravité : Adieu ,
mon £ls , lui dit-il ^ vous reviendrez
me voir dans peu de temps y ou j'irai
moi-même vous chercher à Home.
Adieu , n'oubliez pas Tullus. £n di-
sant ces paroles , il s'éloigne , et reii-
tre à pas précipilés dans la forêt.
Numa, désolé , restç les bras ten-
dus^ lui crie trois fois , adieu ! le suit
de l'œil plus long-temps qu'il ne peut
le voir ; et laissant flotter les rênes de
ses coursiers ^ il prend le chemin de
Borne.
riN DU LIVRE PREMIER.
SOMMAIRE-
DU LIVRE SECOND.
NUMA , parti pour Rome, a^anête ef
«Vndott dans un bois ; il a un songe mysté-
rieux. Il cntînue sa route. Description <îe la
campagne de Rome , et de eette ville guerrière.
Accueil que Tait Tatîu,s à Numa. Caraeterea de
ce iion toi , de sa fille Tatia , do Romulas ,
et d'Hersilie , fille de Romulus. Numa ren-
contre Hersilie ; il «^enflamme pour elle.
Premiers eOets de sa passion. Retour et
triomphe de Romulas.
il! I
,1
LIVRE SECOND.
NuMA s'ëloignoit à regret du lieu
quil'avoit vu naîtjce^ mille pensëes
douloureuses Fagîtoient. «Tabandon-
ne mon père , disoit-il^dansFâge où
il avoit besoin de ma tendresse : je
renonce à des devoirs , à des loisirs
doux à mon cœur : je quitte les com-
pagnons^ les amis ^e mon enfance y
pour aller habiter un pays où per-
sonne nemi'aimera. Ah ! je sens bien
que je n*y pourfai vivre ; je languirai
comme un jeune olivier transplanté
dans un terrein qui ne lui convient
pas : le soleil et la rosée lui sont inu-
tiles y ses feuilles flétries tombent le
long de ses branches , ses racines ne
prennent plus de nourriture; il a com-
mencé de mourir en quittant la terre
qu'il aimoit.
Le jeune voyageur , accablé de ces
I. 6
.1
*
5o 'WUMAPOMPÎLITTS.
idëes^n'avoit encore fait que deux
milles lorsqu'il entra dans un bois
dont la fraîcheur invitoit au repos.
Attire par le murmure d'un ruisseau
qui serpentoit sous l'ombrage ^ il ar<»
rête ses coursiers , les abandonne à
deux esclaves , et remontant jusqu'à
la source du ruisseau, il arrive aune
fontaine consacrée à Pan. Il fléchit
un genou devant la statue de cedieu^
lui demande la permission de se dés*
altérer dans sa fontaine : après avoir
rafraîchi ses lèvres brûlantes , il s'as-
sied sur le gazon, et s'endort au bord
de l'eau.
Pendant son solnmeil, il eut un
songe. Il lui sembla voir un char at-
telé de deux dragons , qui voloit vers
lui du haut de la nue. Dans ce char
étoit la déesse Cérès , couronnée d'é-
pis, portant une gerbe et une faucille.
Elle vient sa placer sur la tête de
Numa ; et le regardant avec des. yeux
pleins de bonté :
X.XY111: IL 5ï
Fils de Fompilia^ lui dit-elle > j'ai-
xnai ta mère 9 et je veille sur toi. Quel
que soit le yœu que tu yas former ^
j*ai résolu de l'accomplir : parle, dis-
moi ce que tu desires le plus;tùl'ob-
tiendras à l'instant même. Ah! s'écria
NvansL sans hésiter , que Tullus soit
rajeuni , qu'il recommence une nou-
yelle vie, et que jamais.. .^ Ta deman-
de^ interrompt la déesse^ est au-dessus
de mon pouvoir. Jupiter , Jupiter lui-
même > ne peut prolonger d'un ins-
tant les jours d'un simple miortel. hm
«ruelles parques ne lui sont point f
soumises : elles ont 'tranché le fil d«
Persée , d'Hercule , des enlants les
plus chérie du m^tre des dieux,quand
le Destin, plus fort que laou père , a
voulu quHls cessassent de vivre. For*
me des vœux pour toi -même : en de«
mandant ton bonheur > c'est deman-»
der celui de Tullus.
£h bien 1 favorable déesse ^ rendez^
52 NUMA l'OMPILIVS.
moi digne de lui 3 faites germer dans
mon cœur les leçons de ce Ténërable
vieillard; donnez moi la sagesse ; Tul-
lus dit que c'est le bonheur.
«Tavois préru ta demande , répond
Cérës^et faipriéma sœur Minerve
de te combler de ses dons. Ne t'at*
tends pas cependant à devenir son fa-
vori , comme le fut le fils d^Ulysse.
Non , mon cher Numa ^ aucun mor-
tel ne doit se flatter d'approcher du
divin Tëlémaque. C'est le chef*d'œu-
^e de Minerve ; elle«lnême ifL^oseroit
9 tenter d'ëgaler son propre ouvrage»
Mais heureux encore celui qui mar-
chera d« loin sur ses traces ! heureux
le jeune hétos sur qui la déesse lais-*
sera tomber quelques regards , et qu£
occupera le second rang , quoique si
éloigné de son modèle !
A ces mots 9 Numa se croit trans-
porté dans le temple de Minerve. Il
veut pénétrer jus^'à la dée^e y mais
LIVRE H, 53
un nuage d^or lui ferme le sanctuai-
re , et lui dérobe la vue de la divini-
té. C'est en vain qu'il fait des efforts
pour percer ce nuage ; c'est en vain
cpi'il implore le secours de Céthst
Cérès rejette ses prières , et lui fait
signe d'écouter. Alors- Minerve parle
du milieu de la nue; Numa tombe .
à genoux, le visage prosterné sur la
terre : il croit entendre la Sagesse y '
qui IHnstruit de tous ses devoirs ; il
éprouve à la fois un saint respect et
la douce persiiksion. Mais quand il
relevé les yeux, pour rendre grâces à «
la.déesse , le temple , le nuage ont dis-
paru. Numa se trouve au milieu d'un
bois, il ne voit plus qu'un berceau de
verdure sous lequel une jeune nymi-
phe , vêtue de blanc , assise sur le ga--
zon,lisoit attentivement. La paix, la
candeur , reposoient sur son visage ; la
modestie, la douceur, la majesté, l'en-
TJronnoient : telle ou représcnteroit
5.
5% N U M A P O M P I L I U S.
Astrée méditant le bonheur des liu- ^
maÎDS. Kuma $ qui se sent attiré vers
cette njmphe par un charme irrésis-
tible, demande à Cérès quel est cet oh*
jet sibeau : Ci§rës lui nomme Égérie ;
et tout disparoit à ce nom.
La surprise, l'émotion , que ressen-
tit J^uma^le réyeillerent. !&icoretout
agité d\i songe mystérieux , il a peine
à retrouver ses sens: il regarde autour
de lui ; il ne voit que la fontaine de
Fan , les arbres , le gazon , le ruisseau
au bord duquel il s'est endormi. Ne
f doutant pas cependant que le songe
qu'il a fait ne lui ait été envoyé par
Jupiter ^il adresse sea vœux au msù*
tre du tonnerre , promet un sacriiîce
à Minerve, à Cérès , sort du bois , et
remonte sur son char.
H marche j il traverse le pays des
Fidénales, et arrive bientôt sur le ter-
ritoire de Rome. Il le distingue aisé-
ment de celui de ses voisins : les cam-
I.ITRE II. . 55
pagnes y sont désertes ; les teires in-
cnlies n'jr produisent que de Tivraie ;
les troupeaux foibles, dispersés, jtrou»
vent à peine leur nourriture : point
de moissonneurs qui recueillent les
présents de Cérès ; point de glaneuses
qui suivent en chantant la famille du
laboureur; point de berger qui, sur le
penchant d'un coteau , tranquille ^r
ses brebis que son chien fidèle enipê«
che de s'écarter^ chante sur sa flûte
la beauté d'Amaryllis^ ou les douceurs
de la vie champêtre. Tout est triste ,
mdme^ silencieuz.Les villages dépeu^
plés n'offent que des femmes et des
vieillards. Celle-ci pleure son époux,
celle-là son frère ^ tués dans les oom*
bats. Ici , c'est un père accablé parles
années qui va mourir sans consola-
tion et sans secours : il n'a plus d'en-
fants ; le dernier vient de lui être en-
levé pour servir dans l'armée de Ro-
mulus. Ce vieillard au désespoir jette
56 NUMA POMPILIUS.
des cris plaintifs, se meurtrit le vi-
sage , arracHe ses cheveux blancs y et
maudit les armes de son roi- Là , c'est
une mère qui fuit avec le seul 61s qui
lui reste ; elle est sûre qu'on viendroit
l'arracher de ses bras : elle aime mieux
quitter son pays, sa maison, le champ
quilanourrissoit, pour aller mendier
du pain chez un peuple qui lui lais-
sera du moins son fils. Par-tout la
tristesse, la pauvreté, la désolation ^
• étalent leur affreuse image ; et les s^--
\çU deRomulus, depuis que leur maî-
tre connoit la gloire, ne connoissent
plus ni le repos ni le bonheur.
Odiûux immortels, s'écrioit Ku-
ma , voilà donc ce peuple si fier , si
envié de ^^^ voisins , et que s^s vic-
toires rendent déjà si célèbre, si re-
doutable \ le voilà malheureux y pau-
vre y ce^t fois plus à plaindre que tous
ceux qu'il a vaincus ! Tel est donc 1^
prix de la gloire î ou pluiôt , telle est
1. 1 Y R E I I. 57
la justice céleste ; les dieux ont youlu
que les conquérants souffrissent eux*
mêmes des maux qu'ils font , et qu'ils
achetassent de leur infortune celle
dont ils accablent leurs voisins.
Numa comparoit alors en lui-mé*
xne le bonheur dont jouissoient les
paisibles Sabins, l'abondance, la gaie-
té, qui régnoient dans leurs campa*
gnes , avec le spectacle qui frappoit
ses yeuXé II se rappelloit tout ce que
Tullus lui ayoit dit de la guerre ^ il
adressoit des vœux aux immortelis
pour qu'ils fissent naître des rois pa-
• ciâques ^ quand tout-à-coup l'aspect
de Borne vie^^t frapper et étonner ses
regards. Ce mont Palatin^ l'ancien
asjrle des pâtres et des troupeaux,
maintenant bordé de murailles , hé-
rissé de tours menaçantes ; ces fossés
larges et profonds qui en défendent
l'approche ; ces remparts inaccessi*^
blea 5 et ce fameux capitole qui do<4
i
58 NUMAPOMPiLnrs.
mine toute la yille ^ sur le haut du^*
quel on distingue le temple de Jupi-
ter y tout en impose à iTf uma : il re*
garde , admire , et s'ayance.
Les portes sont occupées par une
foule déjeunes guerriers,couyert8d'ar«
mes étincelantcS) appuyés sur leurs
lances > la tête haute , et rejettant en
arrière le panache qui ombrage leurs
casques.Ils semblent déjà sayoirqu^ils
doiyent soumettre le monde ; et leur
air belb'queuz glace d'eifoi ceux mê«
me qu'ils ne menacent pas. Numa
pénètre dans la yille : par<-tout il yoit
l'image de la guerre ; par -tout il en- •
tend le bruit des armes^Ici , c'est une
garde qu'on releye ; là 9 de jeunes sol"
dats qu'on exerce : plus loin f l'on ac-
coutume des coursiers au son aigu
de la trompette. Les métaux coulent
dans les fournaises ; les boucliers , les
cuirasses, résonnent sur l'enclume;
l'airain gémit sous les marteaux. Il
LITRE II. 59
semble que tous les feux de TEtna
soient allumés dans Borne, et que les
C jclopes y travaillent à forger des
cJiaines pour l'univers*
Numa 9 peu accoutumé à ce bruit ,
éprouve une surprise mêlée d'effroi*
Il est impatient de voir Tatius; il de-
mande son palais : on le lui indique ,
il éloit dans le quartier de la ville le
moins bruyant. Le bon Tatius éloi-
gnoit de lui les soldats : il vouloit être
aimé, et non gardé ; en tout temps 011
pouToit arriver jusqu'à lui , et l'on
trouvoità sa porte plus de pauvres
que de courtisans.
Numa est admis devant le bon roi^
il prononce le nom de Tullus , et
présente le billet de la malheureuse
Pompilia. A peine Tatius l'a-t-il lu ,
que , jettant un cri de joie, il se pré-
cipite au cou du jeune homme. O
jour heureux pour moi ! s'éciie-t-il ;
que ne dois-je pas au pontife qui me
i
60 NtrMA POMPItltrs.
rend le fils de mon plus tendre ami !
Oui, je reconnois bien les traits du
brave Pompilius; y oiU ses jeuz^voilà
son air doux et caressant. Tu m'ai'
meras comme il m'aimoit ; jefespe-
re y j'en suis certain. Ma vieillesse est
réjouie de ta vue ; je me plaignois aux
dieux de n'avoir qu'une fille^ les dieux
m'envoient un fils.
. £n disant ces paroles , il embrasse
de nouveau Numa 9 et fait appeller
Tatia , sa fille ; Tatia , moins remar-
quable par sa beauté , que par sa dou-
teur^ par sa modestie, par sa tendresse
pour son père. Elle vient; Talius lui
présente Numa: Voilà ton frère, dit-il;
voilà celui que tu dois aimer comme
le soutien et l'appui de ma vieillesse ;
voilà le fils de Pompilius dont je t'ai
si souvent parlé. O jours de mon bon-
heur ! avec quelle rapidité vous vous
êtes écoulés ! Numa , tu me le rap-
pelles p ce temps où , tranquille dans
)
rivAE II. 6i
la Sabinie , roi chén d'un peuple que
j'adoroîs, père , ëpouz, ami heureux,
je voyois couler les années entre la
mère de Talia , Pompilius et le, sage
pontife. Ma famille , j'appellois ainsi
mes sujets y n'ëtoit point assez nom-
breuse pour <jue je ne pusse pas veil-
ler moi-même sur chrâcun de jp.es en-
fants. Je les connoissois tous ^ j'allois
souvent les visiter ; et quand , avec
Pompilius ^j'a vois parcouru mon pe-
tit état, je remerciois Jupiter d'avoir
borné mon royaume, et de ne m'a-
Toir pas donné plus de sujets que ]e
nepouvois faire d'heureux. Aujour-
d'hui , quel changement ! exilé loin
de ma patrie , enchaîné sur un trône
étranger, je gémis tous les jours....
Mai^e te vois ; je ne dois plus me
plaindre. Tu resteras avec moi, Nu-
ma ; tu me rendras tout ce (Jue j'ai
perdu ; et peut-être que les plus doux
nœuds, en t'assurant ma couronne,
I. 6
62 NUMAPOMÎILIUS.
assureront ma félicité. J'aurai, j'aurai
le temps de t'explique! mes projets ;
je ne yeux songer dans ce moment
qu'à jouir de ta présence.
Ainsi parie le bon roi ; sa joie rend
plus vif encore le plaisir qu'il trou»
ye naturellement à déployer dans de
longs discours son ame franche et
sensible*
Sa fille^qui a compris ses derniers
mots , baisse les yeux , et les relevé
bientôt sur Numa. Frappée de sa
beauté, elle observe avec complaisan*
ce la douceur peinte dans ses traits ,
sa timidité , son air caressant , et cette
grâce si touchante que donne toujours
la candeur. C'étoit la première fois
que Tatia regardoit un jeune hom-
me ; elle s'en apperçoit *rougit , et re-
porte ses yeux sur son père,
Nuifta, occupé du bon roi y baisoit
sesmains^en lui promettantune aveu-
gle obéissance. Ne parle point d'obéir^
LITRE II. 63
lai dit Tatius: j'ai été roi toute ma
vie; je n'ai jamais été sensible au plai-
sir de commander. J'ai senti de bonne
heure qu'il falloit renoncera être ai-
mé , si l'on vouloit être craint ; et j'ai
préféré les amis aux esclaves. Romu«
ius m'a aidé dans mes projets ; nous
avons^ partagé la souveraine puissan-
ce. Bomulus a gardé pour lui le com-
mandement de l'armée^ la disposition
des tributs^ et la punition des cri-
mes : moi^ plus heureux , je suis char-
gé de rendre la justice , de diminuer
les impôts , de récompenser les bon-
nes actions , enfin , mon ami ,de tout
ce qui rapproche les rois des immor-
tels. Je crains toujours que mon col-
lègue n'ouvre les yeux sur l'inégalité
de ce partage^ et qu'il ne voie à la fin
que tout le bien me regarde, tandis
qu'il est chargé de tout le mal. Mais^
graoe au ciel , jusqu'à présent Homu-
lus ne. s'en est point apperçu \ et^ dans
64 NXTMAFOMPILIUS.
son ayeuglement ^ il a l'air aussi con*
tent que moi.
Je te présenterai à ce prince^ dès
qu'il sera revenu d'une expédition où
il est engagé contre les Antemnates.
Il les vaincra , je n'en doute point ;
car jamais guerrier ne posséda y com-
me Romulus , le courage d'un soldat
avec les talents d'un capitaine. Sa
taille majestueuse , son air audacieux
et menaçant, sa force plus qu'humai-
ne, et cette valeur indomptable qui lui
fait tout hasarder , ne .sont rien au-
près de son activité. Dans une mar-
che, dans un siège , dans une bataille,
il voit tout , il est par-tout : il dispose^
ordonne^ attaqup et défend à la fois.
Sa tête et son bras n'ont pas un mo*
ment d'inaction; l'un exécute tou-
jours ce que l'autre a déterminé.
Sa fille unique^ Hersilie^ l'accom-*
pagne dans ses expéditions. Jamais
beauté n'égala celle d'Hersilie. Tous
LIVRE II. 65
les rois du Latium ont brûle pour elle,
tous sont venus mettre leurs diadè-
mes à, ses pieds : mais la fiere prin-
cesse les a dédaignés. Accoutumée
aux armes dès l'enfance^ digne fille
de Romulus^ elle s'est vouée aux exer-
cices de Fallas. Le casque en tête, la
lance à la main ^ elle suit son père
dans les combats ; sa main délicate
sait guider un puissant coinrsier qui
blaucbit le frein de son écume, et
s'étonne d'obéir à un maître dont le
poids lui semble si léger. Désarmée^
elle est encore plus redoutable: ces
mêmes mains y qui savent se servir
d'une épée y savent aussi bien tenir
une lyre; et , mêlant des accords mé-
lodieux aux sons touchants de sa yoix^
elle chante les exploita de son père y
après avoir partagé ses périls.
Tels sont Komulus et sa fille. Je
ne t'ai point aiToibli leurs brillantes
qualités. Que nepuis-je ajouter eji-
6.
66 NUMAPpMPILIUS.
core un long éloge de leurs vertus f
Biais les conquérants les méprisent >
et Bomûlus ne sait estimer que la va-
leur. Sa fille y élevée par lui dans le
tumulte des camps , sa fille n'a pu se
défendre d'un peu de rudesse. Elle a
l'orgueil de Junon , comme elle en a
la' beauté ; et en acquérant le courage
et la force de notre sexe ^ elle semble
avoir perdu de la douceur , de la bon-
té y qui sont le partage du sien.
A présent que tu connois Romu-
lus etHersilie , tu seras le maître de
te fixer auprès d'«ux ou auprès de
nous y dans leur camp ou dans mon
palais. Je veux être ton ami 9 ton père,
si tu me^permets ce doux' 90m; mais
tu seras, toujours ton maître: pourvu
que tu m'aimes^ et que tu sois heu->
reux, Talius sera content.
Kuma renouvelle au bon roi l'as-
surance de sa tendresse. Son cboiz
est fait^ son parti pris irrévocable-
LITRE II. &J
ment : il ne veut jamais quitter l'ami
de son père , le roi de sa nation, celui
que Tullus lui a donne pour modeler
Il lui répète cent fois que rien ne le
fera changer^qu'il verra d'un œil d'in*
différence et les appas d'Hersilie et la
gloire de Romulus : il le jure par tous
les dieux. La modeste Tatia entend
avec joie ces sermen ls« '
Après quelques jours donnés à la
tendresse de Tatius, Numa^ qui n'a
pas oublié le songe qu'il a fait y ap-
prend que le temple de Minerve est
au milieu d'un bois sacré , appelle le
bois d'Egérie. Surpris de cette con-
formité avec ce qu'il a vu pendant son
sommeil^ il court à ce bois peu dis-
tant de Rome ; son cœur palpite en
marchant sous les voûtes sombres de
verdure. Un silence religieux y règne,
le zéphyr agite à peine ces hêtres touf-
fus, ces antiques peupliers qui élèvent
leur têtes dans les nues 5 et l'on n'en*
6B NirMAPOUPii.ius.
tend qne le murmure lointain de leurs
rameaux pressés mollement l'un con-
tre l'auâre.
Numa s'avance yers le temple où
il doit porter ses yœux. Son esprit in-
quiet lui rappelle la n jmphe : il n'ose
espërer de la reIrouTer; cependantses
yeux la cherchent^ quand, sous un
berceau de verdure^ semblable à celui
qu'il a vu en songe ^ Numa découvre
une guerrière , couchée sur le gazon ,
et profondément endormie. Sa tête
désarmée a voit pour appui son bou-
clier , son casque étoit auprès d'elle ;
de longues boucles de cheveux noirs
retomboient sur sa cuirasse ; et ren-
doîent plus éblouissante, sa beauté
majestueuse. Deux javelots repo~
soient sous sa main ; une riche épée
pendoit à son côté; sa robe, retroussée
jusqu'au genou , laissoit voir son co-
thurne de pourpre , attaché avec une
LIVRE II. 6g '
agraffa d'or. Ainsi la soeur d'ApoUon,
après avoir Tuidé son canpioisdansla
forêt d'£rymanthe,vient se reposersur
Je sommet du Mënale; les nymphes,
les dryades , veillent autour d'elle ; le
zéphyr craint d'agiter les feuilles; et
le visage de la déesse conserve^même
pendant son sommeil y cet air sévère
et belliqueux qui , loin d'altérer sa
beauté, semble en relever l'éclat.
Telle et plus belle encore étoit la
guerrière. Numa la prend pour Pal-
las : il tombe à genoux devant elle ,
veut prononcer des vœux, et ne peut
retrouver l'usage de la parole. Sa lan-
gue est attachée à son palais; sa bou-
che reste à demi ouverte; ses bras de-
meurent étendus vers celle qu'il con-
templé ; ses yeux fixes et éblouis la
regardent sans mouvement.
D^ns cet instant , la guerrière se
réveille, elle apperçoit ^uma:aussitôt
7© NTTMA POMPILÎXTS.
elle est debout. Déjà son casq[ue ter-*
rible couvre sa tête, déjà elle agite ses
javelots ; et sa voix haute et mena-
çante fait entendre ces paroles : Qui
^e tu sois, jeune téméraire , qui viens
troubler mon sommeil , rends grâces
au destin qui t'offre à moi désarmé.
Si tu pouvois te défendre ^ ce bras pu*
niroit Ion audace.
O déesse , lui répond Numa , ap«
paisez votre courroux ; j'allois dans
votre temple vous offrir mon cœur et
mes vœux : je vous ai vue, mes genoux
tremblants se sont dérobés sous moi.
La présence d'une divinité terrasse
un malheureux mortel ; et si c'est un
crime de contempler une déesse, son-
gez que mes yeux éblouis n'ont pu
soutenir votre vue.
Ces paroles firent évanouir la co'
1ère de l'amazone. Elle baisse la poin*
te de ses javelots et regarde Kumaea
LIVRE IL 71
souriant: Hassurez-vous^ lui dit-elle ,
je ne suis point une divinité. Le grand
Romulus est mon père ; je vais an-
noncer à Borne la victoire qu'il vient
de remporter. Continuez votre che-
min vers le temple : allez, jeune hom-
me^ allez demander pardon à JV^er-
re d'avoir cru la voir en me voyant.
A ces mots ^ elle frappe sur sou
bouclier : ce bruit fait venir sa suite.
On lui amené son superbe coursier ;
elle s'élance sur son dos^ lui fait sen-
tir l'aiguilloq ^ et fuit plus vite que le
vent.
Kuma demeure immobile , inter-
dit, frappé d'une surprise , d'une ad«
mîration qu'il n'a jamais éprouvée.
Ses regards suiventHersilie aussi long-
temps qu'ils peuvent la distinguer;
elle a disparu , qu'ils la suivent enco-
re. Mille pensées confuses remplis-
sent son ame ^ tontes ses idées se pré-
72 NUMA POMPILIUS .
sentent à la fois à son esprit. Il citer-
che à sortir de ce trouble ; plus il fait
d'efiForts, plus son trouble augmente.
Ses yeux reviennent sur cette place
qu'Hersiliea occupée ; ils ne peuvent
s'en détourner : Numa croit l'y voir
encoi^ ; il croit encore l'entendre.
Chaque mot qu'elle a dit retentit à
son oreiUe; chaque geste qu'elle a fait
lui est retracé par son imagination.
Cet air grand et majestueux, cette
taiUe si haute et si noble , et ces longs
cheveux noirs ^ et ces traits si fiers et
si beaux ^ tout est présent à Numa.
Lbur image plusbelle encore s'est gra-
vée au fond de son cœur, elle se ré-
iléchit dans tout ce qu'il voit.
Ah ! le voilà expliqué , s'écrie-t-il,
ce songe qui m'a voit tant frappé ! Je
suis dans le bois d'Égérie ! voilà le ber-
ceau que j'ai vu ; et cette beauté cé-
leste 9 dont les alfraits m'ont ébloui ,
LIVRE IL 73
^est Hersîlie : n'en doutons point O
"Hersilie ! Hersîlie ! Que j'aime à pro-
noncer ce nom ! Bans le trouble af-
freux qui m'agite^ mon ame ne sent
un peu de calme qu'à l'instant où je
nomme Hersilie. Eh ! <jui suis-je^ h^-
las ! pour oser l'aimer ? pour prétendre
à celle que les dieux me disputeroient
sans doute? Mais du moins je pourrai
la suivre^ je pourrai m'attacher à ses
pas^ brûler en silence^ lui adresser des
Toeux comme à une divinité: mon sort
sera trop doux encore. Oui^ belle Her-
silie, je vais devenir soldat dans l'ar-
mée de votre père; je conduirai /" )s
coursiers; je porterai vos javelots : je
vous servirai de bouclier dans les com-
bats; et^ si mon cœur est percé de la
ileche qui devoit vous atteindre^ j'o-
terai vous dire en mourant: Je meurs
trop heureux^ j'expire pour vous.
Ainsi s'exprime Numa ; et son ame
ï- 7
74 KtJMA POMPlLlirS.
jeune et ardente s'ouvre toute entière
à l'cunour. Semblable à ces boù rési-
neux qu'une étincelle enflanune et
consume^ Kuma sent naître sa pas-
sion y et dans le même instant elle est
à son comble. Il ne songe plus à Mi—
nerve ; il retourne à Bome d'un pas
rapide , en suivant »ar la poussière
la trace du coursier d'Hersilie. Il ren-
tre dans la ville ^ d'un air égaré; il la
parcourt sans trouver celle qu'il cher-
cbe^ et il n'ose demander son palais ;
il craint de prononcer à quelqu'i^i le
nom qu'il a tant de plaisir à se répéter.
Enfin il revient chez Tatius : le
p^mier objet qu'il voit^ c'est Hersi-
lie ; elle rendoit compte au bon roi de
la victoire de son père. JS^uma y surpris
et ravi^ s'arrête^ tremble^ baisse les
yeux. Hersilie , qui le reconnoît^ de-
mande à Tatius si ce jeune bomme
est de sa cour. C« jeune bomme ! s'é-
LIVRE II. 75
crie le roi ^ c^est mon Ris ! du moins il
^oit m'en tenir lieu. Son père fut le
plus ji^ste et le plus grand des Sabins.
ïl est de mon sang ; il est le fils de mon
ami. iËn disant ces mots^ il court à
Numa ^ et paroit inquiet de l'ëmotion
où il le trouve^ de la pâleur qui couvre
son front. Kuma le rassiure en balbu-
tiant. Hersilie le regarde : cette pâleur
disparoit ; une vive rougeur la rem-
place ; Il ne peut prononcer un seul
mot ; et ses yeux, qui s'ëlevent dou-
cement jusqu'au visage de la princes-
se, retombent toujours yers la terre ^
avant d'j être arrives. ,gff
Le bon roi 9 trop vieux pour se
souvenir encore des premiers effets
de l'amour, sourit de tant de timidi-
té : il s'efforce de l'excuser auprès
d'Hersilie, en lui apprenant l'âge de
Numa, l'éducation qu'il a reçue. Il
saisit celte occasion de parler des ver-
75 NUMA rOMPILlUS.
tus de Tullus, de celles de son aima'
ble élevé; il se plaît à faire un long
éloge du fils de Pompilius.
La princesse l'écoute ayeô plaisir ^
elle regarde Numa que sa rougeur
emBellif encore; elle pénètre mieux
que Tatius la cause du trouble qui
l'agite : pour la première fois, elle est
flattée d'avoir inspire de l'amour. Ce-
pendant elle quitte Tatius ; et dans
ce moment ses yeux se rencontrent
avec ceux du tendre Numa. O com-
bien ce regard pénétra leurs âmes !
combien il fut éloquent pour tous
deux ! Numa y puisa l'espérance ;Her-
silie j puisa l'amour.
Dès ce moment y le fils de Pompi-
lius n'est plus à lui. Uniquement oc-
cupé d'Hersilie^ ou il la voit, ou il la
cherche : pendant le jour, il suit ses
pas ; pendant la nuit, il songe à elle,
il ne pense plus au bon roi j^ il oublie
r IVRE IL fyj
Tullus et ses leçons; la vertu, la gloi-
re , tout ce qui transportoit son ame »
n'a plus de channe pour lui. Hersi-
lie 9 Hersilie , il ne Toit qu'elle dans
l'uniyers ; Hersilie est le seul objet de
ses pensëes , l'unique but de s>e% ac-
tions : son cœur 9 son esprit , sa mé-
moire, toutes s^^ facultés lui suffisent
à peine pour Hersilie ; son cœur ne ,
peut plus produire d'autre sentiment
que Tamour.
O malbeureux jeune bomme, il
n'est donc plus d'espérance ! Un seul
jour, un seul moment a détruit le
fruit de tant d'années de leçons. Le
Toilà, ce favori de Cérès, ce fils de
FompiHa , cet élevé 4u vénérable Tul-
lus , cet exemple de sagesse réservé à
de si bautes destinées^ le voilà deve-
nu le jouet d'une passion effrénée >
l'esclave de désirs insensés ! Il rejette
tous les dons que lui prodiguoit le
78 NUMA POMPILIUS.
cîel , pour courir après une vaine ap-
iJarence de bonheur, qui fera le tour-
jnent'de sa vie. Son courage est abat-
tu', son esprit aliéné ; son corps a per-
du sa force : il n'a ni vertu ni raison ;
ii va périr , comme un frénétique y sans
connoitré le mal qui le fait expirer.
Cependant Romulus , vainqueur
des Antemnates ^ ramenoit à llome
son armée : il a voit tué de sa main le
roi Acron , son ennemi. £e peuple ro-
main luipréparoitun tridinplièqùi de-
voit servir de modèle à ceux que Ton
accorda depuis aux vainqueurs de
iumvers.
Le roi Tatius, h là tête (ïe tous les
citoyens vêtus dé blanc, vient au-de-
vaut de son collègue. Le feu brûle déjà
sûr l'autel de Jupiter Fér^trien ; les
pbntifes^ lés aruspices^ attendent le
triomphateur, avec des palmes dans
lés mains. Le chemin qui mené au
ri V R E 1 1. 7g
capltole est par- tout jonché de fleurs •
les portes des maisons sont ornées de
couronnes : les femmes romaines, en
habits de fêtes^ portant leurs enfants
dans leurs bras, les pressent contre
leurs visages , excitent leur joie par
de tendres caresses, et leur répètent
cent fois qu'ils vont revoir leurs pè-
res vainqueurs.
Bientôt on découvre de loin les
brillantes aigles ; on entend déjà les
trompettes : mille acclamations leur
répondent. L'armée s'avance ; et Ton
distingue le^rand Romulu^, debout
sur un char magnifique. Quatre cour-
siers^ blancs comme la neige , sont
attelés de front à ce char : à leur air
fier, à leurs hennissemens, on diroit
qu'ils s'enorgueillissent des exploits de
leur maître. Revêtu de la robe triom-
phale, le front ceint d'une couronne
de laurier , Homulus porte dans ses
8o NUMA FOMFXLIUS.
Bras un chêne qu'il a taillé, et auquel
sont appendues les armes du roi A-.
cron : ce poids énorme ne fa ligue pas
le triomphateur. Devant lui marche
la famille du roi vaincu, velue de
deuil j portant des fers^ baissant des
yeux noyés de larmes. Une foule d'es-
claves^ courbés sous le poids dul>u-
tin y entoure le char du vainqueur ;
ses braves légions le suivent, en pous-
sant des cris de joie ; et les échos d'a-
lentour répètent en longs accents la
gloire de Komulus.
Il s'avance : il monte au Capitole,
au travers d'un peuple enivré de ses
succès. Arrivé au temple de Jupiter,
il s'élance de son char^ sans avoir
quitté'le chêne : la terre gémit de son
poids ; les armes d' Acron se choquent ,
et retentissent au loin. Bomulus mar-
che à l'autel ; il dépose son trophée
devant la statue du dieu. O Jupiter,
iiVRE IL 8i
s'ëcrie-t-îl^ reçois les premières dé-
pouilles opimes que les Romains te
coosacrent ! fais que ce beau jour soit
à jamais marqué dans les fastes de
mon peuple ; qu'il se renouvelle sou-
vent; et que mes descendants^ à mon
exemple^ appendent à ces voûtes sa-
crées les dépouilles de l'univers !
Après ces paroles^ il saisit un tau-
reau furieux^ que vingt sacrificateurs
pouvoient à peine contenir : le roi ^
d'une main^ l'entraîne à l'autel, le fait
tomber sur les genoux > arrache quel-
ques poils de son large fronts l'immo-
le; et les prêtres acheventle sacrifice.
Quand la victime est consumée ,
Komulus sort du temple; et s'adres-
sant à ses soldats : Romains^ leur dit-il^
qu'est-ce qu'une victoire , tant qu'il
reste des ennemis ? Les Antemnates
sont défaits; mais les Volsques^ mais
les Herniques^ et ces braves Marses^
Ca NTTMA POMPILIirs.
seuls dignes de vous coiiibàttrë) n'ont
pas encore reçu le joug. l'eiSéz-vous
prêts à marcher contre eux. Kous
triomphons aujourd'hui , demain nous
irons mMter un triomphe. Demain»
je vous mené contre les Marses y au
secours des Campaniens mes allies.
Homains, je vous donne ce jour tout
entier pour emhrasser tos femmes et
vos enfants : mais dès (pie la hrillante
aurore paroîtra sur son char vermeil »
soyez en armes au champ de Mars:
votre foi s'y rendra le premier, et
nous irons apprendre à l'Italie que
des> vain(pieurs n'ont jamais Besoin
de repos.
Toute l'armée répond par des cris
de joie. Les légions portent leurs ai-
gles dans le palais de Homulus; une
garde choisie veille siir ce dépôt sa*
cré, tandis que lés soldats, rendus à
leurs familles, reçoivent les emhras*»
XZTS.E II. 83
sements de leurs mères, de leurs ë-
•pousesy et que la tendresse et l'amour
se félicitent d'arracher un jour à la
gloire.
• XIV J3V ilVRJE SECOND.
SOMMAIRE
DU LIVRE TROISIEME.
N n K A , brûlant d*amoar ponx Henili^y
veut la anivre dana les oombata. Tatiua lui
donne dea armes , et va le présenter à Tamiëe.
Transports des vieux soldats aabina en voyant
le fils de Pompilius. Tarins veut le suivre à la
guêtre; mais le peuple, conduit par Tatia, fait
changer cette lësolution. Départ et marche de
Tarmëe. Romulus joint son allié le roi de Cam-
pante. Description du camp de ce prinoe. Ro-
mains se sépare de lui. Arri^ et discours dea
ambassadeurs des Uaraes.
LIVRE TROISIEME,
LjIë triomphe de Romnlns achera
d'eniyrer Numa. Son ame, àéJB en
proie à tons les feux de l'amour, s'en-
flamme encore au nouyeau spectacle
^i la rayît. La gloire , avec tout son
éclat 9 vient se présenter à lui , comme
le plus sûr moyen de mériter Hersilie.
A peine a-t-il conçu cet espoir , que
Nama brûle d'être un héros ; et deux:
passions y dont l'une sufBt pour trans-
porter une grande ame^ se réunissent
et embrasent son jeune cœur.
Tatius rentre dans son palais. Nu-
ma le suit en soupirant. Il voudroit
tout lui révéler ; mais il craint les re-
proches du bon roi : il le regarde^ et
se tait. Gomme on voit un enfant ti-
mide suivre sa mère à pas inégaux y
la retenir doucement par son voile ,
fixer sur elle des yeux no jés de pleurs ,
I. 8
-\
86 KUXA PQMPII.IirS.
et lui demander , sans rien dire , de le
porter dans ses bxas : ^insi Niujia soi-
Yoît Tatius.
Le bon toi s'azn^te » et lui ouvre
aon seif : l^arle^ i^ioii filsj lui dit-il;
que puis-je faire pour toi? Tes désirs
seront satis&its pour peu cpi'Us soient
en ma puissance.
Olnon pçre, lui r^po|i4 l^m^a , Id
ciel ifi'est témoin que je parlois d^a-
"pjçhs mon çoQur, quand je fpnnois le
projet de coiittaprçr ma vie entière à
prendre sqin de votre vieUlesse, à m*ef-
forcer d'^cqu^rir vos yertilB : mais j'ai
ru tnomptier lUmi^luSy et j'ai senti
paître dans mon ame un sentiment
qui m'étoit incç^nn. L'amour de la
gloire m'enÇaniime, la soif d^i com-
bc^ts me dévore. Oui, je 91Û9 de votre
sang, je si^s^lefils^ de foipapilius. A
mon âge , vous çt moja père saviez 4^ja
gagné d^es batailles; à i^çuo^ é^ge, voiu
aviex ceiat^ostç^e^de cekurie; 4o«t
tIVRE III. 87
)é stài àfkâdê; ëi moi, fils ineounU
da htayë Pômpilias, moi , le panrent ,
Tami du yaillânt roi dès SaBf ns, je n'ai
encore îiïàmolé que dès victimes. ! O
mon p^rè, f embrasse vos genoux y
permette! que je vous imite ; souffrez
que je suive Ronnilus^ qtit je devienne
nn hëro^/^cotàme vous et comme mon
peré.
1$^ ^ononçant ces paroles , il se
jette aux pîeds du vieillard , et baisse
la tête pour cacbér sa rougeur.
Bassure-toî, lui dit Tatius, je tô
pardonnereîs même une faute ^ corn*
ment pourrois- je té punir d*uli senti-
ment que j'estime? fîëlas ! ma ten-
dresse pour toi mi'auroit fait préférer
sans doute d'e te rôit couler une vie
paisible, à l'abri de mon trône , et danS
mtm sein paternel : ihai^ je suis Sabïù ;
éomme toi, je sais combien la gloire
9 de cbarmes. Numa, ton courage me
plait ; je verse pourtant des pleurs , ea
88 NUai^A POMPILZUS.
te voyant ai jeune encore youloîr ^f*
fronter les hasards de la guerre la plus
dangereuse que Romulus ait entre*
prise ; car ^ je ne yeux pas te le cacher,
les ennemis qu'il a vaincus ne sont
rien auprès de ceux qu'il va comhat-
tre. Les terribles Marses, indomlës
jusqu'à ce jour, sont des sauvages
d'une taille gigantesque et d'une force
prodigieuse : ils sont armés de mas-
sues semblables à celles du grand Al-
cide ; et l'on dit qu'ils trempent leurs
flèches dans des herbes venimeuses,
nées sur les bords de l'Aveine. Cha-
que blessure donne la mort : et quelle
douleur pour moi...!
Quelle gloire^ interrompt Numa
en se relevant, quel bonheur pour vo.
tre fils d'apprendre ce noble métier
contre de si dignes adversaires ! Vous
Tojez à présent que je suis le favori
des dieux , puisqu'ils m'inspirent de
fuivre Komulus, au moment où Ro«
LZYKE II !• ^
XBuIus ya couiir les plus grands périls*
O mon père ^ c'en est fait: ce que vous
Tenez de m'apprendre me détermine ;
et l'honneur vous fait une loi de me
laisser voler aux combats.
En achevant ces mots 9 une flamme
céleste brille dans ses jeux ; l'accent
de sa voix devienlplus fort ^ plus éner-
gi(pie ; sa taille ^ tous ses mouvements ,
prennent un air de noblesse et d'au-
dace : tel Achille , déguisé en femme
parmi les filles de Lycomede^ s'élança
sur l'épée qu'tJljsse fit briller à ses
yeux y et découvrit son sexe et son
courage par un transport involon-
taire.
A ce mouvement de Numa ^ Ta-
tius éprouve lui - même une émotion
dont il n'est pas maître : Oui > mon
fils 9 s'écrie-t-il pleurant de joie : tu
iras combattre les Marses , et ton père
t'accompaguera. Oui^ je te guiderai
dans les batailles; je te donnerai les
G.
90 NU M A POMPtilUS.
premières leçons de l'art des hêrog,
Kepesse pas que la vieillesse ait é-
pmsë toutes mes forées : éelte mais
peac encore lancer un jarelot : ee bras
peut soutenir un bouclier. rTestc»*^
piusyieux qtie moi ^ ap;[ffénoit à> vain-
cre à son cher Antilo^ft^ : je ne VAvtx
pas Nestor jmaisiln'aimoitpasmieux
son -fils.
Il dit : Nnma se jette dans ses htfÊs ;
il est prêt à lui dëcoiiTrir sa passion
pour Hersi'He ; mais, dans la crainte
d'afioîblir l^esliine du hoSk roi en lui
aTOuant que la gloire ne règne pas-
senle es son cemr , il remet à un- au-
tre temps un aveu si difficile.
Tatiusy occupé de iùû nonyeau
projet , court redemandisr aux pitoes
de Jupiter ses vieilles armes , qu'il a-
voit consaevées au* dieu; Il les revoit
avec les mêmes transports qu'il ^prou-
voit dans sa< jeunesse. O Jupiter, s'ë-
crie-^•il^ ai le sang de mes nombreuses
tïVRE III. gi
TictiUiés a ruisselé sur tes autels, sî
inôn coerur ne t'a jamais ofiTensé, mê-
fné par* dés pensées criminelles^ rends^
moî^rends^moî jpour tpielques instants
là fotcife que j'aVois aati^ois , i^and
lé Êuronche Bliamnës vint attaquer les
Sabins, àla tètêf défses Hernîques. Il
méprisa ma jetînesse^ il me défia au
combat; et me lançant im énoïme^
javelot ■, qu'aùeï^ Homme* d'aujour-
d'hui rie pDurroït lancer, il crut fixer'
xitùn corps à là terré ; mais j*évîf âî ce
€n>up terrible ; je me précipitai sur'
Hlrâmnës^ et trois fois j'enfoùçai dans
«on flanc nton épée toute fuman(6.
O Jupiter, encore queli^ues jours de'
gloire, je descendrai content dans le
toiïibeati!*
Tels sout les vœux de Tatius. Sa
fille est à peine instruite de son des-
sein , qu'eïle vient le supplier d'y re-'
nonce)*. Ses prières, ses larmes sont
vaines rl'infortunéeTatia voit détruire
92 NU MA F0HPILXÙ5.
dans im moment toutes les illusions
de bonheur qu'elle s'étoit formées.
£lle ne s'est que trop app^çue de la
passion de Numa : sans se plaindre >
sans s'avouer à elle-même ses cha-
grins^ en pleurant le départ d'un pare y
elle pleure encore d'autres douleurs.
Kuma ue songe qu'à Hersilie et
aux apprêts de son dëpart. Il n'a point
d'armes ; l'épée de Pompilius est la
seule qu'il possède. Tatius Ta choisir
lui-même dans les arsenaux deHo-
mulus une cuirasse étincelante dont
le métal est incrusté d'or. Le casque^
encore plus magnifique^ est surmonté
d'un sphinx d'un admirable travail ;
deux panaches couleur de pourpre
flottent au-dessus de ce sphinx. Le
bouclier^ composé de sept cuirs do
bœuf revêtus de quatre feuilles d'or,
d'argent > de cuivre et d'étain^ fut fait
jadis pour le roi Procas par l'habile
JÉgéon , qui représenta sur ce bouclier
l'histoire du pieux Énëe.
Zr Z V R E III. ^3^
Content de ces armes ^ Tatius les
fait porter devant Numa : elles ren-
dent un son terrible qui glace d'effroi
ceux quii*entendent, et redouble Far-
deurdu jeune bëros. r^uma les con-
temple", les toucbe ; il se plaît 'à les
faire retentir : il en est bientôt cou-
vert ; sa beauté naturelle en reçoit un
nouvel éclat. Son cœur palpitç sous
Fairain , ses yeux brillent du feu du
courage : tel un jeune coursier , qui
du milieu des prairies entend pour
la première fois la trompette, levé sa
tête orgueilleuse , ouvre ses naseaux
fumants, dresse sa crinière ondoyan-
te, et répond par des hennissements
aux sons belUipeus qui frappent son
oreille.
La nuit, trop lente au gré de Nu-
ma , vient enfin répandre ses voiles;
et le sommeil ne peut fermer les yèux'
du jeune amant. Il s'agite, roule cenb
projets divers j prépare ce qu'il doife
\
^4 NTTMA -pOWVitilXTS.
dite à fierslliè , ht&è émette auprès
dVlle^ eiy iiâtfgmanfd'Êîyance les oc-^
éâsiônff qui toât S'offrir à son eoiira-'
ge , il inrentè les e^loif s ^'il fera.
Le Jour étoît loin encore , qu'il se
rend en arines aa {valais ^e Tatius.
Le bon roi sourit de son impatience ;
xlseleye^ cotivre sa chevelure Blan-
the d'un casque qu'il trouve pesant r
ïl revêt cette cuirasse quitfëe depuis
isat d'années ; et , ne voulant pas dire
à sa fîUe im adieu trop douloureux^
il sort eir silence de son palais, s^ap-
puiesur Pitnpatient Nuttia^ et xnar*
«he vers le champ de Mars.
Romtdus^ Hersilie et Varmée y
ëtoient dë>a. Tatius présente à son
collègue le jeune guerrier qu'il veut
accompagner. Hersilie rougit eti le
regardant. Numa , qui a préparé ce
qu'il doit dire à RoAiulus, Toublié,
et reste muet dès qu'il appei'çoit Hcr*
LIT AS III* g8
ïéP roi 4^ ^^e applaudit itm sele
^'il lait p^roitre : dès çpi'il «Atimtïuit
de ^a Baif^affçe^ il le ooi^diût aqx lé*
gions ^al^pç^quifi^rniQi^ntraile gau-
phe d« 309 .atxDiâQ ; Sabins , leur dit-il »
ypici uo liéifQS de plus qui veut cvmi
battre aovia yqs enseignes. Ce jeune
guemer & des droits à-votre amour}
il est du sang de yos princes : c'est I0
fils de Pbmpilius.
Au nom de Fompilius^ un cri s'é-r
lance dana les airs; tous les Sabina
quittent leurs rangs , et couwnt au
jeune Biims^. Métiua^ Valérius^Yols-r
cens, Murrex, tous vieux guorcieis
courerta de rides çt de blessures > ser^
rent dana leura bras le fils de leur an-
cien général : Je dois tout à votropere ,
disoit Tun : Il m'a sfiuvé la vie , disoit
l'autre; Il fut notre bienfaiteur, s'é-
crioient-iU tous à la fi)is; Ah l Venez ,
Tenez dans nos rangs , fils du plus
juste et du plus brave das hommes;
96 NUKA VOWrisIJTS,
Tener combattre sbus nos boucliers :
nos bras, nos cœurs sont- à tous. Boi
de Rome, ajoutent- ib en s'adressant
à Romulus, nous le demandons ponr
chef: nous serons înyincibles sous lui ,
comme nous l'étions sous son père;
Qu'il nous commande , et qu'il s'ap-
pelle Pompilius, nous te répondons
de la TÎotoire.
Oui^ mes braves amis, s'écrie l»
TÎeux Tatius qui arrive dans cet ins-
tant, il yous commandera sans doute,
et je serai témoin de ses exploits. Je
viens combattre avec lui, avec vous,
mes vieux compagnons , qui me re-
connoissez peut-être encore. Nous al-
lons nous revoir au champ d'honneur :
voire roi vient faire avec vous sa der-
nière campagne ; si la force lui man-
que , vous le porterez dans vos bras.
A ces mots, des cris de joie se font
entendre de tous ces braves Sabins.
Us entourent, ils pressent leur vieux
LTVRB III. 97
monarque ; ils Baisent ses habits et
ses mains : O le meilleur des rois, di-
rent- ils , oui, nous défendrons vos
jours , nous vous couvrirons de nos
corps. Eh f qui rendroit heureux no»
enfants > si vous nous ëtiez enlevé ?
Venez , venez apprendre au fils de
Pompilius à imiter son digne père :
nous nous chargeons d'apprendre à
tous les peuples comment on aime
les bons rois.
Talius leur répond par ses larmes,
il tend les bras à ses vieux amis , il les
serre contre son sein , eu îeur rappel-
lant leurs exploits , en leur deman-
dant pour Numa- le même amour
qu'ils ont montré pour lui. Homulus,
Romulus lui-même est ému de ce
spectacle; il proclame sur-le-champ
Numa I^ompilius commandant des
légions sabines. Mille acclamations
se mêlent aux trompettes ; et la fiere
Hersilie, qui combat toujours avec les
yB KUHA POlSPItXUS.
Sahins^ se félicite en secret d^ayoir
choisi cette place.
L'année étoit prête à se mettre en
tnarche , Komulus alloit donner le si-*
gnal, Tatius cliargeoitlepiadentMes*
sala de rendre la justice pendant son
absence , lorsqu'une foule de femmes^
d'enfants^ de yieiUards désolés, pous-
sant des cri;s plaintifs, éleyant leurs
bras vers le ciel, yient se précipiter
aux pieds de Tatius :
£h (jofii ! TOUS nous abandonnez !
quoi ! BOUS avons deux rois qui de-
yroient être nos pères , et tous deux
nous laissent orphelins ! Que Romu-
lus s'éloigne de nos murs , nous som-
mes accoutumés à son absence : mais
y ous , y ous , notre bon Tatius , qui nous
aimez , qui restez toujours parmi nous ,
pourquoi nous quitter aujourd'hui ?
£t qui nous rendra la justice? qui nous
consolera dans nos peines ? qui nous
soulagera dans nos maux? Vous lésa-
tivuE III. 99
res 9 quand nos yititoifes sont acbe-
fées arec le sang des citoyens, les ^e^
Tes 5 les enfants malheuf eus, les tris*
les Teuves Tiennent se réfugier prèi
de roos ;elle0pleurent dans votre sein s
vous ]»^iirez ayee elles, leur detiil est
moins douloureux. Que deviendront
ees infortunes , quand , loin de vous
avoir pour consolateur, il leur faudra
craindre pour vos propres fours? Eh f
qu'allez-vous chercher dans les com-
bats? que manque-t-il à votre gloire?
nous vous vénérons eomme un dieu>
nous vous chérissons comme un père ?
que vous faut-il déplus? quels bieni
plus grands peut vous procurer la vic-
toire? Pour aller faire des esclaves,
vous abandonnez vos enfants !
Ainsi pârloit un vieillard, Tatiu*
fondoif en larmes : il regarde Kuma ,
il regarde ses vieux guerriers. Numa
et les vieux goerrîePS tombent à sei
genoux y en joignant leurs prières aut
loa NlTMA POMPIUUS.
instances du peuple. Tatius n'hésite
plus : il jette son casque , sa lance ; et
embrassant le vieillard qui lui ayoit
parlé : C'en est fait, s'ëcrie-t-il, il n'est
de gloire pour moi que celle de vous
être utile. Je ne tous quitterai que
pour le tombeau.
A ces paroles^ mille cris s'élancent
vers le ciel, tous remercient les dieux>
tous bénissent le bon roi ; et la ten-i
dre Tatia^ qui jusqu'alors s'étoit ca-
chée dans la foiile , Tatia vient se jet.
ter dans les bras de son père : Vous
n'aviez pas cédé à mes larmes , lui
dit-elle, mais j'étois sûre que vous cé-
deriez à celles de votre peuple. C'est
moi qui l'ai rassemblé , c'est moi qui
l'ai averti du malheur qui le mena-
çoit, et ja suis loin d'être jalouse d%
la préférence qu'il obtient sur moi.
Tatius serre sa fille contre son sein ,
embrasse en pleurant le jeune Numa,
lui dit adieu, et recommande à sesi
LIVRE III. lOI
vieux Sabîns de conserver , de défen-
dre le trésor qu'il leur confie. Talia,
les yeux baissés, s'efforce de prendre
une Toix aissurée pour souhaiter à
INuma la gloire et le bonheur qu'il
désire.
Enfin le signal se donne ; le bon
Tatius soupire en'vojant défiler l'ar-
xnëct. ^uma lui tend les mains de loin ;
le peuple, transporté de joie, prend
dans ses bras et reporte dans Rome
ce roi dont la présence le console de
tous ses maux.
L'armée est en mai'che'sur trois co-
lonnes. La première ,.composée des lé-
gions romaines , ne reconnoit de chef
que Romulus.. Mais ce prince n'a
point de poste fixe : monté sur .un
coursier de Thrace qui semble >etter
du feu par les yeux et par les na-
seaux^ il ya , vient, yole ; il est par-
tout, et laisse le commandement des
légions romaixies au vieux Hostilius ,
9-
r02 NVMA POSyiLITTS.
dont le ûh fut depuis poi- de Raviie.
A cdté de ce gaeirier mardie le braTO
Hora«e , dont les trois enfant soimii-
rent eincpMiite ans apF^ la yilled'Al-
be par leur victoire soi les Cariaces.
Massicus y Abas ^ Servins , le jeune
Mïseno,. qui descettdoit du êimeux
trom^iette c^Enëe, et le yaillatit Ta-
lassius f sont sapremier rang. Chapon
dPeuai s^est déjà signalé pafr plus d^an
eacj^it y chacun porter lia dépouille de
qoelque fameux enaesii. Ces brayes
Komains forment toujours Fayant-
garde dans les iftavcltesy Italie droite
deias les combats.
La siBcoade colonne est o<nU|MMée
des légions latines. Là se trouvent les
Launeutins, les Fidénates^ ceut de
Tellene, d'Aricie , de l'antique Poli-
tore, de rai^réabWLtfrinie, Tous CM
peiqdés soumis par Itoaralus ooui'
battait à présent peur lui ; ils soot
glorieux d'une défaîtequi leur aTalu
tlVKÊ III. io3
le noBt àe Romains. Leixr^ Taillants
olie&sont Anhts, Otimantlie, Ferai-
tin j Ladon , fils dé la nymphe Përen-
n» ; et iebeatu Niph^e^ ne dans la fer-
tiliê Caftent* ; et Cynire , ptêtte d' A-
ponon , (pn porte sm son casque le
laurier sacré avec les bandelettes de
son dien. Cette tron^, toute d'iii&n-
terfe, oceupe le centre de Fermée dans
les marches et das» les hatailteâ.
Ctf sont les brayes Sbbins qfoJ mar«
chent à la troisieâte eolonne. Cette
amere-garde terrible forme toujonrs
Faile gauche de Romulas. Le vieux
Afétius en a cédé le eontfmaiidement
sAi jeune Kuma. Ce vénérable guer-
rier est redevenu soldat à la fin de sa
carriel*e ; mais son âge, mais sa gloire^
se^ cheveux Mancs, ses eifcatfices> hii
attirent toujours* ce respect indépen-
dant des dignités. Métkis est dans le
rang, et Métius commande toujotnrs.
Auprès de lui se disti^nguent le sago
Ï04 N.X7MA posrpzLzrs.
Cadlle^ le redoutable Coras, et Ta--'
naïs, et Talos, le vaillant Gallus,.
petit -fils du fleuve Abarisy l'aima-
ble Astur , élevé sur les bords de la
fontaine de Blandusie, et que toute
l'armée croyoit l'amant de cette naïa-
de y et le féroce Ufens ^ à qui une barbe
épaisse ^peinte de diverses couleurs >
cacboit la moitié du visage. Tous ces
guerriers suivent Numa.
. Couvert de ses armes éclatantes,
ivre d'amour et de joie, JN^uma s'a-
vance à leur tête sur un coursier plus
blanc que la neige, dont Tatius lui a
fait présent. L'impatient animal bon-
dit sous son jeune maître^ frappe du
pied.l'air et la terre ;- et blancbissant
de son écume le frein qui retient son
ardeur, il s'indigne d'entendre hen-
nir les chevaux de Tavant-garde.
. A ses côtés , sur un char magni->
fique, s'^ivance la fiere Hersilie, ar-
x^ée comme Pallas, bellti comme Tt**
tlTIlE' III. ' ' Xo5
peuse de Vulcaîn. San casque étiii''
celant porte pour cimier Faiglc ro-
maine ; un carquois d'or brille sur son
ëpaule ; dans ses mains est. l'arc de
Pandare, qu'JEnée apporta en Italie 9
et qui fut transmis à son petit-fils Ro-
znulus* Le sage Brutus, ce chef d'une
xnai«on de héros, couj&uit le char de
la princesse ; et l'amoureux Numa lui
envie cette place. Numa, toujours les
yeux Sur Hersilie , marche à côté de
son char. Sa beauté ne le cède point
à celle de l'amazone; mais l'habitude
des armes donne à l'amazone un air
plus guerrier : tels Apollon et sa sœiur
Diane parcourent en armes les moa-
tagnes de Cynthe; tous deux sont é-
gaiement redoutables , tous deux é-
blouissent les yeux, mais la fille de
Latox^e conserve un air d'audace et
de fierté qui n'est point empreint sur
le doux visage de son frère.
L'armée s'avance d'un pas rapide
to6 HtVUA TOVTILIVS*
¥eis les bordfl da Lîm et les eampa-
gncs d'Aozence. C'étoîelà qu^elle de-
TOftt M joindre arec les troupes et foî
df Capoue rmais il falioît tnreiser Itf
pays des Hermqncs. Romuliis enyoîe
des hérauts lenr àemanàtt le passage.
Le roi des Heniîques le Jiefose :
Je ne suis l'allié ^ dit-il , ni dM Mar^ '^
'v
ses ni des Romaâns* Si l'année de toe
ennemis marchoitvers Rome, je ne
souffriroîs pas qtte son ehemiii fnt
abrégé en passant par mes états i je
dois de même veos interdire eette
route» Je crois garderla justice engaiy
dairt la neutralité.
Bomulus frémit de colère en en-
tendant eette réponse. Imprudent roi >
s'écrie-t-il) tu connoitras combien il
est dangereux de ne pa» se déclarer
entre deux ennemis puissants.' B^^
aujourd'hui , tu détiens eeini du'Tttiii'
queur.
ï'orcé cependant de différer sa Ten-
\
LtyRS 11 h 207
geance y et de prendre un long détour
pour giagner les froaëeres dea Marses^
il Ta franobir les montagnes des Sioi-
bruins, où P Aïkio prend sa source. .
Cette longqe ef pénUxle narche fa-
tigue l'armée, mais elle est utilejiux
nouveaux guerriers dont Romulus l'a
grosâe. Numa sur*tout^ le jeune ISTu-
ma, fai( .ua dur apprentissage duno»^
h\e m^Uer qu'il commence. Instruit
par de> maîtres aussi hainles que lev
Sabins, enflammé par son amour et»
par la présence d'Hersilicy NudOi^
aux demieres journées^ a déjà Fezp^^
TîeBce d'un yieuz guerrier. Sausavoir»
encore c(»nhattu , il sait comment il-
faut combattre ; et son courage bouii^
Unt, quibrûle de se signaler aux^yeux
d^Hersilie 9 attend ayeo transport li|
vue des ennemis.
Enfin l'^n arrive sur led bordar du
Liiis, fleuve qui sépare les Aiarses âea
^^es et des Hemiques. Le roi de
1o8 NUMA POMPÎLIUS.
Capoue , à la tête de trente mille hom-
jnes ^ j ëtoît campe depuis trois jours.
A peine apperçoit-il l'avant^-gafde ro-
maine, qu'il fait sortir toute son ar-
më e^ la anet en bataille^ et, au son de
mille insttmnents, attendi'arrivée de
ses alliées.
Le roi de Home fait sonner ses
trompettes, et vient ranger ses guer-
rrers vis-à-vis des Campanièns. Alors
il d'avance vers le roi de Capoue : les
deux monarques s'embrassent, seju'
lient une étemelle amitié. Mais l'im-
patient Romulus , qui Lrûle déjà de
connoître les soldats qui combattront
. avec lui^ Romulus va parcourir leurs
rangs.
- A -peine a-t-îl fait quelques pas,
qUe ses oreilles sont blessées du bruit
que par-tout il enti&nd : les Campa-
nièns osent sourire en sa présence,
osent parler sous les armes , et af-
fecter une indiscipline qui excite !•
LIVRE III. 109
courtoux de Homulus. Il les regarde
d'un oeil sévère, écoute en pitié une
foule de généraux qui font parade de
leur yain savoir , ne daigne pas leur
répondre, s'arrête en fronçant le sour-
cil, lorsqu'il apperçoit de vieux sol-
dats commandés par dé jeunes capi*
laines , lorsqu'il voit l'or et l'argent
ijriller sur toutes les cuirasses. Il sai-
sit un riche bouclier dont le poids
fiemhloit fatiguer un jeune guerrier
campanien : le roi de Rome le tient
de l'extrémité de ses doigts , et lit y
en rougissant de colère , une devise
amoureuse. Il arrache les lances de
c[uelques soldats , les brise eh les ser-
rant dans sa iuain , et demande avec
un souris ironique à quoi peuvent
servir de telles armes.
Parvenu jusqu'au camp des Gam-
paniensi, il y pénètre. Quelle est son
indignation en entrant sous des ten-
tes magnifiques où brûlent les plus
I. 10
110 NT7UA FOMPILinS.
doux parfums 9 où se trouyent des
bains et des lits y où l'on a rassemblé
toutes les inyentions 9 tous les ra£El-
nements de la mollesse des Tilles! Il
voit ici des jeux publics où les chefjt
eampaniens yont s'anacber leur or y
perdre leur fortune, leur repos^ sou-
vent l'honneur: là des lieux plus in-
fâmes encore , où une troupe de cour^
tisanes , presque aussi nombreuse quv
l'armée ^ tient école ouverte de vices;,
attire , retient les jeunes guerrier»
dans des liens flétrissants, endort leur
courage, éteint leur vigueur , et les
livre à l'ennemi, sans force, sans y&c*
tu , sans gloire : par-tout enfin l'indi-
gne moUesse , la pernicieuse oisiveté
et la dégoûtante débauche*
Le roi de Rome sort précipitam-
ment de ce camp. Il prend le roi de
Campanie par j^ main ; sans lui dire
un seul mot ^ il le conduit dans les
LIVRE III. III
rangs de Farmëe romaine. Un silence
profond y règne : l'attention , le res«
pect 9 sont imprimés ^ur tous les visa*
ges. Chaque guerrier , ferme dans son
poste , a les yeux sur son chef, et you-
droit , pour obéir plus yite , deviner
l'ordre qu'il va donner. Le fer , l'ai-
rain , brillent par-tout : si l'or et l'ar-
gent ornent quelques armes y ce sont
celles des princes ou des généraux ;
la naissance ou la . valeur a mérité
cette distinction. A la suite de l'ar-
mée on ne voit ni femmes ni riches-
ses^ mais des chevaux pour remplacer
ceux qui périront , des armes pour
suppléer à celles qui seront brisées f
des secours pour les ble8.«5s. Chaque
soldat porte avec Ini sa tente ^ se%
vivres , ses armes; aucun n'est fatigué
ni de ce poids , ni de la route.
Leur vaillant roi se promené len«
tcment au milieu de sa superbe ar-
112 NT7MA PO-MPILIUS.
mëe : il observe , sans lui parler ^ le
souverain de Gapoue ; et, prenant la
javeline du dernier de ses soldats , il
Ja met dans les mains de ce roi. Ce
poids étoit trop fort pour le monar-
que, il la laissa^tomber enxougissant.
Homulus rompit alors le silence :
Roi de Capoue 9 je- vous laisse ju-
ger si vos troupes et les miennes peu-
vent combattre sous le même éten-
dard : les fiers lions et les agneaux ti-
mides n'ont pas coutume de s* unir.
Votre armée m'a fiToibliroit. M«s Ro-
mains, dont l'babitude est d'attaquer
• tgpjours l'ennemi, perdroient la moi'
lié de leurs forces à d^endre leurs al-
liés. D'ailleurs ^ un danger plus cer-
tain me menace : l'air infecté qui rè-
gne dans votre camppénétreroitdaos
le mien ; l'indigne mollesse^ plus re-
doutable que tous les fléaux y vien^
droit . énerver mes soldats. Alors 1
tITRE III. Il3
nous aurions beau remporter la vic-
toire, ce seroit moi qui resterois
Taincu. Roi de Ca poue,votre alliance
m'est chère ; mais la gloire de mon
peuple me l'est davantage. Si vous
▼oulez que nous restions amis , sëpa-
rons-nous : éloignez de moi ce dan-
gereux camp ; et, si vous ne pouvez
forcer vos sujets à devenir des hom-
mes, empêchez du moins qu'ib ne
corrompent ceux qui le sont.
Ainsi parla Rbmulus : le jeune Ca-
pis, le fils du roi de Campanie^ prince
digne d'être Komain^baissoitles jeux
en rougissant de lionte. Son père,
terrassé par cet ascendant qu'a tou-
jours un grand homme sur un roi
ordinaire^ demande à Romulus de
loi tracer sa conduite ^ et promet de
suivre ses conseils.
Je sais , lui répond Romulus , que
les Samnites sont en marche pour
10.
114 NUMA POMPILIUS.
venir au secours des Marses; maïs la
ville d' Auxence est sur leur route , et
Auxencjs est en votre pouvoir. Allez
vous enfermer dans ses murs , pour
les défendre en cas d'attaque, ^e
gardez avec vous que le tiers de vos
troupes ; envoyez le reste au-devant
des Samnites, sous la conduite du
meilleur de vos généraux. Défendez-
lui sur-tout d'en venir aux mains avec
ce peuplé redoutable ; vos soldats ne
pourroient pas leur réâster : mais que
votre armée harcelé la leur ; qu'en
évitant le cômbat^elle fetigue lesSam-
nites y etempêcke leur jonction avec
lesMarses. Moi y pendant ce temps 9
je vais attaquer ces derniers : avec le
secours de mon père, je ne doute
pas de la victoire. Alors, votre géné-
ral laissera le chemin libre snxx Sam-
nites ^ qui s'avanceront sur Auxence^
et se trouveront enfennés entre cette
LIVRE HT. Il5
TÎlIe , votre armée ^ et )a mienne.
Leur défaite inévitable terminera la
-guerre dans un jour.
11 dit, le jeune Capisse jette aux
pieds de Romulos : O roi que j'ad-
mire, et que je respecte à l'égal de
Mars votre père, souffrez que le fils
du roi de Capoue combatte sous vos
enseignes. Je veux apprendre le dur
métier des héros : eh ! quel meilleur
moîire puis-je choisir! Songez, fils
d'un dieu, que, fonné par vous, je
pourrai former à mon tour les sujets
de mon père ; et la gloire d'en faire
des' Romains ne sera due qu'à vous
seul.
Le roi de Rome , touché de ces pa-
roles, relevé Capis , et lui donne sur-
le-champ une cohorte à commander.
Capîs* plus fier d'être officier tle Ro-
mulus^ que d'être prince de Capoue,
baise la main de sou général , fait ses
Il6 NU M A P0MPII,I17S.
adieux à sou pere^ et court occuper
son poste. Le roî de Gampanie part
au moment même pour aller s'enfer*-
mer dans Auxence , avec dix mille
guerriers. Le reste de son armée , sous
la conduite d'un Grec qui servoit le
roi de Capoue, marche à la rencontre
des Samnites.
Komulus , impatient de commen-
cer la guerre, veut aller, avant la nuit,
asseoir son camp au > delà du Liris.
Il (rouve.un gué ; il se prépare à le
p^SiJSer, lorsque trois ambassadeurs
des Marses se présentent devant lui.
Leur aspect est vénérable : une lon-
gue barbe descend sur leur poitrine;
leur tête chauve n'a plus que quel-
ques cheveux blancs ; un vase de bois
est dans une de leurs mains, dans
l'autre une flèche brillante, ils s'a-
vancent d'un air grave et fier.
Eoi de Rome , dit le plus âgé , qu'y
LIVRE HT. 117
a-t-il entre toi et nous? avons- noua
dësolétes terres ? avons-nous menacd
ta ville? Qui es-tu ? que veiix-tu? qile
demandes-tu? Le FQÎ de Gampanîe
nous attaque en revendiquant dc^
droits chimériques sur nos états ; il
en sera puni. Mais toi , tu n'as pas mê-
me ce vain prétexte. Nous ne te con-
noissons pas ; tu n'as jamais entendu
parler de nous , et nous ne possédons
rien qui puisse exciter ta cupidité.
Sais-tu à quoi se réduisent les pré-
sents que lés dieux ont faits aux Mar-
ses? des bœufs, une charrue , et cette
coupe ; des flèches , et des massues.
Voilà ce dont nous nous servons avec
nos amis,ou contre nos ennemi^.Nous
donnons aux uns les fruits que notre
charrue et nos bœufs nous procurent;
cette coupe sert à faire avec eux des
libations à Jupiter : nous lançons aux
autres nos flèches, du plus loin qu«
Tl8 NUMA POMPItlUS.
nous les voyons; nos massues les
écrasent, s'ils ont la témérité d'appro-
cher. Roi de Rome , c'est à toi de
choisir de cette coupe y ou de cette
flèche. On dit que tu es fils d'un
dieu ; si cela est , fais du bien aux
humains : si tu n'es qu'un homme y
tremble d'attaquer des hommes aussi
forts que toi , et plus justes.
Je n'ai jamais tremblé , leur ré-
pond Romulus ayec des yeux pleins
de fureur: je viens secourir mon al-
lié^ sans m'embarrasser de la justice
de sa cause. Je suis le fils de Mars , et
non pas de Thémis. Vieillard , re-
tourne vers ton peuple , annonce-lui
la guerfe> et*le joug; et laisse -moi
cette flèche ^ le plus beau présent que
j'aie reçu , puisqu'elle me promet des
ennemis dignes de mon courage.
A ces mots , il arrache la flèche
des mains du vieillard. Celui-ci lere-*
nVllE III. ITQ
garde long-temps en silence, levé les
yeu« au ciel, comme pour le prendre
à témoin de la justice de sa cause ,
et se retire sans répondre un seul
mot.
Aussitôt Romulus passe le Lîrîs,
et vient asseoir son camp sur les ter-
l'es des Marses.
V
ÏIK DU LIVKE THOISIEME.
SOMMAIRE
DU LIVRE QUATRIÈME.
LES Marses assembles veulent nommer un
général. La discorde se met parmi eux. On
décide que Celui des prétendants qui rompra
un peuplier sera élu* Le jeune Léo demeure
Vainqueur, et cède le commandement à, un
vieillard. L'armée se met en marche : elle
rencontre les Romains. Dispositions de Ro-
mulus. Humanité de Numa : il offre un
cacHfîce & Cérès , et délivre ses, prisonniers.
Cérès fait tomber À ae» pieds le bouclier
ANCILjS. Léo attaque pendant la nuit le
' eamp des Romains : il , l'embrâse , Tiaoudc
de sang , et renverse Romulus.
tiVRE QUATRIEME.
Vj£P£NBANT les Marses , assemblés
'dans la forêt sacrée de Mamibie , es-
péroîent encore la paix , mais se
préparoient à la guerre. Le sénat de
vieillards qui goiiverne ce peuple li-
bre a déjà député vers ses alliés ^pout
demander du secours : déjà la jeur*
ncs&e a pris les armes ; yingt mille
guerrierS)l'arc ou la massue à la main ^
attendent impatiemment le retour
des ambassadeurs.
Bieïitdt on les yoit arriver, la tête
baissée , l'air sombre , s*âvançant len-
tement au milieu de l'assemblée. Ou
les entoure y on les interroge , on les
presse de répondre^ Préparez vos mas-
sues ! s'écrient-ils ; Homulus a choisi
la flèche; il campe déjà sur nos terres :
il a osé ilous parler du jou g . A ce mot»
un cri d'indignation se fait en tendre ;
I. IX
122 iruiffA POIIPILIUS*
l'amiiée en fureur demande à marcher
à l'instant même, hes vieillards ré-
priment ce transport ; ils veulent at-
tendre l'arrivée des alliés, et nommer
un général digne 4'être opposé au roi
de Rome.
Plusieurs guerriers se présentent
pour obtenir cet honneur. Parmi eux
se distinguent le vaillant Aulon , qui
descendoit de Cacus , et qui , au lieu
d'épée et de javelot , portoit une ha-
che énorme qu'aucun Marse ne pou-
voit soulever ; Penthée ^ également
adroit de l'une et de l'autre main y et
qui.comptoit parmi aes aïeux l'infor-
tuné Marsias, le père du peuple mar-
se ; Liger , dont la vitesse surpassoit
celle de cer&, et qui n'a voit d'autres
armes que des disques de fer tran-
chant qu'il lançoit avec tant d'adres-
se p que leur coup étoit toujours mor-
tel; et le jeune Astor ; l'aimable dis-,
ciple d'Apollon, dont l'immense buu-
iiivRR IV. ia3
elier y terminé par trois longues poin-
tes y se plantoit dans la terre, et der-
rière ce rempart de- fer l'adroit As-
ter tiroit des flèches qiie le dieu de
]3ëloslui apprit à lancer. Ces fiers pré-
tendants se lèvent , en demandant à
commander. Les soldats y t^ni les es-
timent et les chérissent également ,
poussent de grands cris , les mis en
faveur de Liger y les autres pour Pen-
thée ; la cavalerie veut Aulon , les
archers demandent Astor.
liCS quatre héros se regardent d'un
œil farouche : déjà l'aigreur se met
dans leurs discours^ d^a la colère en-
flamme leurs visages. D'ahord, cha-
cun vante sa naissance et ses exploits^
il rabaisse bientôt ceux de ses rivaux.
L'injure à la tête altiere vient se pla-
cer au milieu d'eux : ils semenacentj
ils se défie&t; Astor saisit une flèche,
Penthée balance son javelot^ Liger
prépare son disque , le féroce Aulon
levé sa terrible hache.
Ï24 NTTMA POMPILIUS.
Aussitôt le prudent Sophanor^ lo
plus âgé des sénateurs, se jette au mi-
lieu d'eux, et les arrête : Qu'allez-
vous faire ! s'écrie-t-il ; voulez-vous
donc assurer la victoire aux Romains,
en ôtant aux Marses leurs défenseurs?
Quoi î le vain désir de commander
l'emporte dans vos c<feurssur l'amour
sacré de la patrie ! Eh ! que deviens
dra-t-eUe , cette malheureuse patrie,
si ses plus dignes enfants tournent
leurs armes contre eux-mêmes ? Gar->
dez-vous de penser qu'aucun intérêt
personnel m'anime ; je ne me plains
pas de vous voir prétendre à un rang
qui étoil dû peut-être à mes services ,
et siéroit bien à ma vieillesse. La gloi*
re n'est pas à commander ses égaux ;
elle est à vaincre les ennemis : cha-
que goutte de sang perdue dans tou-
te autre querelle est un vol fait à l'é-
tat. Ah ! si la soif de ce sang vous dé^
y ore ^ en attendant les Romains^ tour*»
lîIVEE IV. ia5
nez vos javelots contre moi. J*aî trop
vécu , puisque je vois des héros , des
frères 9 prêts. à s'égorger. Frappez,
Marses ; mais auparavant écoutez mes
conseils. Votre valeur est égaie , votre
naissance, vos exploits, vous illus-
trent également : ce sont ces bienfaits
du ciel qui causent aujourd'hui vos
querelles. Vous manquez de chef,
chacun de vous mérite de l'être : c'est
doçic à la force du corps à décider ce
que l'égalité des courages ne décide*
roit jamais. Qu'on attache une chaî-
né de fer au haut de ce peuplier an*
tique : celui de vous qui , tenant cette
chaîne , rompra l'arbre ^ ou le fera
plier jusqu'à la terre , celui-là sera
notre général.
Il dit , l'armée et le peuple applau-
dissept. Les prétendants déposent
leurs armes, et jurent entre les mains
de Sophanor d'obéir à celui qui reste-
ra vainqueur. A l'instant même qua«*
II.
126 NUMA POMPItlUi.
tré'Marses montent à la cime duliaut
peuplier ; ils j attachent ayec de forts
liens une longue et pesante chidne 9
dont les larges anneaux déployés des-
cendent jusqu'à la terre y en rendant
un horriblte son*
Les yieillards se placent pour ju-
gçr; les trompettes vont donner le si-
gnal ; mais une voix se fait entendre y
et l'on voit s'avancer un jeune Marae
d'une taille haute et majestueuse,
d'un visage noWeet doux. Il est cou-
vert d'une superbe peau de lion, dont
les griffes d'or se croisent sur sa poi-
trine. La tête de Fanimal , où sont
encore attachées ses dents blanches
et luisantes , ferme le casque de ce>
guerrier. Des brodequias défendent
ses jambes dem^i-nues ; sonbras ner«
▼eux porte une massue armée de
nœuds et de pointes de fer. Jeune et
beau comm« Apollon , fier et grand
comme le dieu Mars, il marche d'un
LIVRE IV. 12-7
pas léger 7U5qu'au milieu de Passem-
blëe. Là , il s'arrête , s'appuie sur sa
massue 9 regarde les vieillards ayeo
respect ; et leur adresse ces paroles :
Tant que j'ai cru, sages sënateors y
cpe la prudence et les talents guer-
riers dercnent être les premières qua«
lit^s d'un gênerai , je me suis gardé
de prétendre k un honneur dont mon
âge me rendoit indigne. Vous déci«
dez aujourd'hui que la force seule
doit donner ce rang ; je me présente
pour le disputer. Je ne sais , comme
xoes nobles riyaux , me prévaloir de
ma naissance : Marses , je n'ai point
d'aïeux. Mais cette peau de lion,dont
TOUS me voye* revêtu , a couvert le
grand Alcide ; cette massue terrassa
l'hydre de Leme ; voilà mes titres de
noblesse : mon courage et ma force ^
voilà mes droits pour tenter l'épreu-
ve. Les Romains jugeront de l'un }
vous, Marses, vous jugerez de l'autre*
128 NU UT A POMPIIITTS.
Ainsi parla le magnanime "Léo ;
toute l'armée pousse des cris de joie.
On tire au sort le rang que garderont
entre eux les cinq prétendants. Le
nom de Penthëe est le premier , en-
suite celui d'Astor ; Liger le suit, Au-
'lon vient après , Léo sera le dernier.
Les trompettes sonnent : le yail»
lant F^athée saisit la chaîne, il la se-
coue fortement ; mais le tronc du
peuplier re«te immobile, sa tête est à
peine ébranlée. Penthée indigné s'é-
puise en yains ejfforts : couvert de
sueur et plein de dépit ^ il quitte la
chaîne , et ya se cacher dans son ba-
taillon.
Astor , l'aimable Astor s'avance ;
et le désir brûlant de commander lui
fait oublier d'invoquer son maître
Apollon. Le dieu mécontent aban-
donne l'ingrat disciple; sur-le*champ
le bel Astor perd la moitié de ses for-
cesr C'est en vain qu'il se roidit en
LIVRE IV. laj
tirant à lui la chaîne^ les feuilles du
haut peuplier n'eu sont pas même
'agitées.
Liger, plein de joie , s'ëlance ver^
Tarbre ; il passe une main dans un
des anneaux de la chaîne, tandiç que
de l'autre il la saisit au - dessus de sa
tête ; il rassemble toute sa vigueur ,
et donne une secousse épouvantable.
Toutes les branches de l'arbre en sont
émues ; elles se choquent «Atre elles ^
comme battues par un grand vent:
jnaisLiger, épuisé de l'effort, ne peut
pas le redoubler. Les branches , en
se balançant , reprennent doucement
leur place : le brave Liger se retire
plus lentement qu'il n'étoit venu.*
Aulon se levé ; tous les yeux se
tournent vers lui. Il quitte son bon-»
clier, dépouille sa cuirasse, et se plaît
à montrer ses larges épaules ^ ses braâ
nerveux : il les élevé sur sa tête , en
les roidissant; il fait deux fois le tour
l3o NT7UA 70MPILXUS.
de TarlMT , ea soliriant d'un air farou-
che ; puis tout-à-ooup il s'élance ,8ai«
sit la chaîne aussi haut que ses deux
mains peuyent Tatteindre, et retom-
be de tout son poids et de toute sa
vigueur. Le peuplier cède , sa tête se
courbe , déjà l'armée applaudit : mais
aussitôt l'arbre reprend son ressort;
il se relevé avep plus de forée qu'il
n'avoit été plié^ et enlevé le terrible
Aulon , qui reste suspendu à la chaî-
ne balançant avec elle au gré du peu*
plier. Forcé d'abandonner l'entrepri-
se 9 il s^élance à terre en écumant da
rage 9 reprend précipitamment ses ar«
mes, et va les cevétir derrière soa
char.
Léo reste seul. Il s'avance; et
adressant ses voeux à Hercule : Fils
de Jupiter ^ lui dit - il, souviens - toi
de l'hosfntalité que te donna l'aïeul
de ma chère Camille : regarde-moi du
haut de l'oljmpe ; ce coup-d'asjLl me
LITAE IV. ' l3t
remplira de force. Vainipieur ou rain-
eu 9 je te roue un sacrifice.
A peine a- t-il achève sa priere,qu'il
sent couler dans tons ses membres
nae nouTelle vigueur. Il passe un de
tes pieds dans le dernier aimeau de
la chaine,la saisit avec ses deux mains
à la hauteur de son front ; réunissant
ainsi toutes ses forces , il fait courber
la tête du peuplier , plus lentement,
mais plus pr^s de la terre qu'elle n'a-
voit courbé sous la main d'Aulon. A
peine est-il sûr de cet avantage , qu'il
redouble son effort , invoque de nou-
veau Hercule ; et , s'abandonnant à
«on impulsion , il fait crier l'arbre , le
rompt 9 tombe à terre avec la chaîne^
et la tête immense du peuplier vient
Tensevelir sous ses branches.
Le peuple et l'armëe poussent de
grands cris; le sénat déclare Léo vain-
queur. Léo se relevé , franchit d'un
saut léger cet amas de branches bri*
iSa NUBÎA, POMPILIUS.
sées ; et s'adressantaux soldats : Com-
pagnons , leur dit-il, je suis votre gê-
nerai. Vous avez juré d'obéir à la for-
ce ; mais la force doit obéir à la sa>
gesse. Je vous commanderai sans dou-
te , mais Sophanor me commandera.
Sophanor a fait plus de campagnes
/ qu'aucun de vous n'a vu de combats :
c'est à son expérience à guider nos
jeunes courages. Sophanor, sois no-
tre tête ) que Léo soit ton bras. En
disant ces mots , il fléchit un genou
devant Sophanor.
Les Marses surpris croient voir un
dieu dans Léo. Sophanor verse des
larmes d'admiration : Non, mon fils,
s'écrie-t-il , c'est à toi d'être notre
chef. £h ! que ne feront pas les Mor-
ses conduits par un autre A lcide?Mon
fils, tu n'as pas méprisé ma vieillesse,
tu as honoré mes cheveux blancs ^ va,
les dieux t'en récompenseront par des
victoires. Je te les prédis d'avauce; et
tiVRE îV. i33
)e rends grâce aux immortels de ce
qu'ils m'ont encore laissé un peu de
sang pour le répandre à tes côtés , et
un peu de voix pour célébrer tes
louanges.
Mon père , lui répond Léo , c'est
pour toi que j'ai tenté l'épreuve ; c'est
pour te faire triompher gue les dieux
m'ont accordé la victoire. Marche à
notre tête ; je te le demande, je t'en
conjure : si mes prières ne sujffisent
pas , souviens-lot que tu "as juré de
m'obéir 9 et je t'ordonne de me con-
duire.
Ces paroles décident le vieillard.
Il accepte le commandement ; mais
il exige que Léo spit son collègue.
L'armée les proclame tous deux. Le
vieux Sophanor paroît bientôt, cou-
vert d'une antique armure. Son âge ,
son air vénérable , sa longue barbe
blanche^ inspirent le respect; son jeu-
ne collègue imprime la terreur. Tous
I. 12
l34 NUMA POMPILIUS.
deux rangent les troupes, disposent
la marcke , et n'attendent plus que
les aliiës.
Si
Ils arrirefnt : les Péligniens, les A-
mitemesj les peuples de Frentanie et
deCacacene , descendent des Apen^
nins y et viennent se joindre aux Mar-
ges. Sophanor, pour donner le signal
du départ^ fait élever dans l'air l'ima-
ge du dragon que les Marses suivent
aux combats.
Mais un honible^rodige arrête et
glace d'effroi toute l'armée. Un aigle
paroit au milieu des cieux, tenant
dans s6s semés cruelles un épouvan-
table dragon , qui, tout sanglant» reS'
pirant à peiue, se replie , se débat en-
core, lance son triple dard , et cher-
che à blesser l'oiseau de Jupiter.Tous
les soldats immobiles attendent dans
le silence quelle sera la fin de ce corn*
bat : mais , au bout de quelques ins-
tants , l'aigle victorieux perce de son
N>
XITRE IV. ï35
l>ec terrible les écailles verdâtres de»
son ennemi , et le rejette sans vie au
milieu des bataillons marses.
Quel présage pour cis guerriers f
Xëo, qui les voit tous pâlir , saisît le
premier arc qu'il rencontre ; il fixe
l'aigle vainqueur , le suit de l'œil dans
la nue , lui décoche une flèche acé-
rée , et le fait tomber à ses pieds. Ai nsî
J'abattrai l'aigle romaine , s'écrie- t-il>
ainsi je vengerai les peuples qu'elle
voudroit asservir. Marses , ne redou--
lez plus rien : le meilleur des augures,
c'est la justice de sa cause. Vous com-
battez pour la patrie,etRomuluspour
l'ambition: marchez, les dieux sont
pour vous.
Ces paroles , son action , chassent
la crainte de tous les coeurs. Les Mar-
ses ranimés font retentir les airs do
mille cris : tous secroientinvincible*
avecHéo. L'armée, pleine d'espoir et
de joie j s'avance à grandes journées*
1^6 NUMAÏOMPILIxrs.
Elle- rencootreL les Homains dans
la plaine de Lucence, bornée au nord,
à l'orient par des collines , au midi y
à l'occidenUpar des forêts. Romulus ,
maître des bois, avoit dresse son camp
sur leur lisière; Soplianor et Léo vien-
nent asseoir le leur au pied des mon-
tagnes : le fleuve Fucin sépare les
deux armées.
Aussitôt Romulus s'avance jus- j
ques sur la rive , et reconnoit la po-
sition des ennemis. Il examine le ter-
rain qu'ils occupent^ le compare avec
le sien ^ mesure des yeux la plaine,
remarque jusqu'au moindre buisson ,
fait sonder le Fucin ^ s'assure d'un
endroit où il est guéable. Certain de
toutes ses observations,!! revient dans
sa tente , assemble ses chefs, et leur
annonce que le lenden^ain ^ au lever
de l'aurore, il tentera le passage du
fleuve. Ses capitaines paroissent sur-
pris ; mais Romulus^ en peu de n^otsj
i
[
1. 1 V n E IV. i37
leur explique l'ordre de l'attaque , la
place où chacun combattra , celle où
il attirera l'ennemi, ce qu'il doit faire
s'il est vainqueur , ses ressources s'il
est repousse ; il leur prouve enfin qu'il
a tout dispose pout une victoire cer-
taine y et tout prévu pour une défaite.
Ses vieux généraux l'admirent :
Numa,ivre de joie , ne peut contenir
^^% transports. Le voilà donc venu y
ce jour qu'il désire depuis si long-
temps ! cet heureux jour où il pourra
se montrer digne d'aimer Hersilie !
Le fougueux amant vole au quartier
des Sabins ; il parcourt leurs tentes ,
en appellant chaque chef, chaque sol-
dat , par son nom ; il leur annonce la
bataille , les embrasse , les caresse y
compte en soupirant les heures qui
doivent s'écouler avant le combat;
et, dans l'drdeur qui l'enflamme , il
murmure contre Romulus de ce qu'il
ne tente pas -^ à l'instant même > le
passage da fleuve. X2.
l38 NU M A PO M PI L lus.
Tandis que Numa se livre sans r^-
. serve aux sentiments qui l'agitent , il
voit rentrer dans le campundëtacliè-
ment romain qu'on avoit enyoyésur-
prendreun village.Helas ! cette cruel-
le commission n'ayoit été que trop
bien exécutée. Les Romains ranie«-
»oient ayec eux des femmes , des en-
fantSjdes vieillards éplorés.Les mains
de ces malheureux étoient attachées
derrière leurs dos ; ils marchoient la
tête baissée, l'œil mornè et noyé de
pleurs. La mëTe, la fille y l'époux^ le-
voient l'un sur l'autre des regards ti-
mides ; ils n'osoient se parler : ilsfai-
soient de vains efforts pour se rap-
procher et mêler leurs larmes. Mais
les farouches soldats leur refiisoient
cette foible joie ; ils pressoient leur»
pas tardifs avec des menaces, avec le
bois de leurs lances, quelquefois avec
le fer ensanglanté, hes barbares ! iU
, é toient moins iuhumains pour les «ni-
tlVUE IV. 1.39
inanx qu'ils conduîsoient pêle-mêle
avec leurs captifs : ils mallraitoient
des vieillards et dès femmes , et mé-
nageoient avec soin les bœufs ou les
moutons qu'ils leur avoîent enlèves.
Numa ne peut soutenir ce spec-
tacle. Il quitte tout , il oublie tout ,
pour voler au secours de ces malheu-
reux. Ils étoient déjà devant le pavil-
lon royal ^ où , confondus avec leurs
troupeaux , ils attendoient qu'on or-
donnât de leur sort. Kuma va se Jet-
ter aux pieds de Romulus : O mon
roi ! s'écrie-t-il , regarde les horreurs
que l'on commet en ton nom : regar-
de ces infortunés , arraches de leurs
asjles 9 charges de fers et d*outrages«
Eh ! qu'ont-ils fait ? qtiel est leur cri-
me? Ah ! terrassons tes ennemis^ im-
molons ceux qui te réisistent 9 que le
sang coule dans les combats ; les pé-
rils excusent la cruauté. Mais atta-
quer des malheureux qui ne se défen-
140 NUM A POM P I LIUS.
dent pas , mais vaincre des vieillards
des femmes , et leur insulter quand
ils sont vaincus ; c'est une lâcheté 9
c'est une barbarie^ que les immortels
doivent punir. Fils d'un dieu , c'est à
toi d'en faire justice ; délivre ces cap-
tifs , renvoie-les dans leurs maisons ,
rends-leur....
Jeune homme , interrompt Romu-
lus , j'ai pilié de ton ignorance. Ces
esclaves , ces troupeaux, ne sont point
à moi ; ils appartiennent à mes guer«
riers : c'est le prix de leur valeur , de
leurs travaux et de leur sang. Avant
d'être humain pour mes ennemis , il
faut que je sois juste envers mes com-
pagnons. Je dois partager ces escla-
ves entre les chefs de mon armée , ils
en disposeront ensuite i etpoiu* qu'au-
cun n'ait à se plaindre, le sort réglera
les portions.
£h bien ! reprend Numa en se re-
levant, je sui^ un de vqs chefs, je dois
être admis au partage.
LIVRE IV. 141
Homulus reconnoît ses droits. On
apporte l'urne des sorts , et Ton voit
s'avancer, pour avoir part au butin ,
les différents chefs de l'armée : sem-
blables à une meute courageuse qui
vient de forcer lin jeune, cerf, elle res-
pecte sa victime tant que son maître
est auprès d'elle ; mais l'œil ardent ,
la gueule béante , elle attend qu'on
la lui livre, en haletant de fatigue et
de joie.
Cérès , qui veilloît sur Numa et
qui applaudissoit du haut du ciel à
son humanité, Cérès dirigea les sorts,
et lui fit tomber en partage la plus
nombreuse portion.
Nunla s'empare de"ses prisonniers,
se fait suivre de ses troupeaux^ et mar-
che vers l'épaisse forêt qui environ-
noit le camp.La ,il élevé un autel de ga-
zon , le couvre de bois pour consumer
la victime, choisit une génisse blan-
che ^ répand du lait entre ses cornes y
14» NX^MA POMPILIUS.
rimmole^ et, la mettant toute entiere^
«ur le bûcher , avant d'en approcher
le feu y il adresse cette prière à Cérès:
Fille de Jupiter , Je vous offre cette
victime ; mais malheur à Numa s*il
pensoit que le sang d'une gënisse suf-
fit pour lui attirer votre appui ! Non y
ce n'est point en égorgant les ani-
maux que Ton se rend les dieux favo*
râbles ; un malheureux soulagé leur
est plus agréable qu'une hécatombe.
Hecevez done, ô Cérès, une offrande
plus digne devons. Alors il se retour*
ne vers ses captifs : Infortunés , leur
dit-il, je vous rends la liberté. 'On
vous a dépouillés de vos biens, prenez
du moins ceux que je possède; je vous
donne tous ces troupeaux : partagez-
les entre vous , retournez dans vos
maisons, et bénissez le nom de Gé-
rés , c'est elle qui vous délivre.
Il dit : ces malheureux ne savent
si c'est un. songe ; ils restent le cou
LIVRE I Vï 14.1
tendu 9 les mains jointes , la bouche
ouverte. Numa parloit encore, qu'u-
ne flamme céleste descend sur sa tete^
tourne troi^ fois autour de sa chère-'
iure , et ya mettre le feu au bûcher
qui soutenoit la yictiine. Aussitôt le
bois s'embrase , sa flamme longue et
brillante s'ëleve vers le ciel , le ton-
nerre gronde^ fend la nue, et un bou-
clier d'or tombe aux pieds de Numa.
Au même instant une voix forte com-
me le cri d'une armée prononce ces
paroles : Le possesseur de ce bouclier
sera toujours invincible. Ntan^ , les
dieux veillent sur loi : on neleurplait>
on ne leur ressemble , qu'en exerçant
rhumanité. Alors le tonnere se tait ,
le calme revient dans les airs^ la vic-
time n'est plus qu'un monceau de
cendî>e , et une odeur d'ambroisie ré*
pandue toat-à-1'entour annonce que
c'est une divinité qui est venue par-
ler à Numa.
;
144 numA pomfilius.
Numa 5 jusqu'à ce moment pros-
terné contre la terre y se relevé , et
sent dans son cc9ur cette joie si dou-
ce que laisse toujours une bonne ac
lion. Il examine le bouclier céleste :
il étoit d'or pur , échancré à la ma-
nière des Thraces. On y voyoit re-
présentés , par un travail admirable,
tous les événements du règne d'As-
trée, de ce beau règne , plus eflacé
qu'aucun autre de la mémoire des
hommes , parce que le bien s'oublie
aisément. D'un côté , l'on vojoit un
peuple que la famine affligeoit , rece-
vant d'un peuple voisin la moitié des
biens qu'il possède : là c'étoient des
frères diminuant de concert leur hé-
ritage pour former un champ à l'or-
phelin qu'ils ont rencontré: plus loin,
un père de famille , à la tête de ses
enfants ^ faisoit la moisson 9 et alloit
secrètement arracher des épis aux
gerbes pour les jetter sur le chemin
1 1 V R E IV. 14!»
âes glaneurs. Par-tout, le bouclier ce*
iesle prësentoit des actions de bien-
faisance ou de vertu. L'ouvrier im-
ïQortel avoit jugé sans doute que c'est
sur-tout au milieu de la guerre qu'il
faut rappeller aux bommes l'huma-
nité.
Pendant que Numa , surpris , ad-
miroit un si beau travail , les captifs
qu'il avoit sauvés formoient à ses
pieds un tableau digne d'être sur le
bouclier céleste. A genoux devant
Kuma 9 les mains tendues vers lui y
ils témoignoient , par leurs larmes^
par des mots entrecoupés , leur re-
connoissance et leur joie : les mères
élevoient leurs enfants poiir qu'ils
vissent leur libérateur; les épouses
venoient baiser ses habits ; les vieif-
larids lui présageoient les plus belles
destinées jtousle bénissoient en pleu-
rant 9 tandis que le plus âgé d'entre
eux , perçant la foule , s'approche ,
I. i3 '
■j
À
Î4^ fiVMA ÏOMPILITTS^
courbe sur un bâton noueux, etllenf
ce discours à !Numa :
Jeune bomme , que les dieux te
rendent tous les biens que tu nous
as faits ! Nous n'avons jamais été les
ennemis de ton peuple : nous som-
mes de pauvres pasteurs vivant sur de
hautes montagnes entre les Marses
et les.Herniqucs, indépendants de
ces deux peuples , souvent opprimé»
par eux. Nous l'avions dit aux sol-
dats de Romulus ; mais ils nous ont
traités en ennemis , quoique certains
que nous ne l'étions pas : toi , tu nous
as crus tes ennemis , et tu nous trai-
tes en frères. Va , les dieux te proté-
geront ?îls t'éprouveront peut- être ;
mais tu ne succomberas pas. Adieu ;
souviens- toi des Rbéates , c'est ainsi
que nous nous appelions : si jamais
tu viens dans nos montagnes, tu en-
tendras nos petits-enfants bénir le
nota de Numa.
1. 1 V R E IV. 147
Apr^s avoir dit . ces paroles , le
vieillard va présider au partage que
les Khéates font entre eux , des trou-
peaux donnes par Nunxa , tandis que
ce jeune héros, se dérobant à leur re«
connoissance , emporte le bouclier
d'or , et rentre tout pensif dans le
camp.
II songeoit à Hersilie : son cœur ,
plein d'espérance etde joi0,se livroit
tout entier à l'amour. Il tourne ses
pas , malgré lui , vers la tente de la
prinéesse. Arrivé à la porte , il n'ose
en franchir le seuil: il s'arrête , sou-
pire , et tremble d'aller plus loin. Ce
guerrier qui porte à son bras un bou^
clier qui le rcndinvincible, ce héros
fjui pénétreroit sans crainte dans le
camp des ennemis , n'ose entr'ouvrir
le voile de pourpre qui fermQ le pa-
villon de celle qu'il aime.
Enfin il soulevé ce voile , et ses
Jeux timides cherchent la princesse :
148 NUMA TOMPILltrj.
elle n'ëtoit pas dans sa tente. Numa
en devient plus hardi; il s'avance d'un
pas plus ferme , pénètre dans cet asy-
le, etpar-toutiltrouveHersilie. Voilà
ses armes , voicises javelots, son arc 9
et sa Ijre d'or, et ses vêtements , et la
peau de lion qui lui sert de lit. Numa
demeure immobile , il n'ose toucher
a tout ce qu'il voit,, il ne peut en dé-
tourner les yeux. Une douce langueur
s'empare de ses sens, il n'a plus la for-
ce de se soutenir, il s'assied entrem*
Hanlsur le siège oùHersiUe s'est as-
sise , il respire l'air qu'elle a respiré ;
cet air l'enivre , sa raison s'égare , sa
poitrine est oppressée, des larmes brû-.
lantes inondent son visage.
Tout-à-coup mille cris font reten-
tir le camp ; les trompettes sonnent ,
oia entend un bruit effro jable dans le
quartier de Romiilus. Hersilie , Her-
sllie elle-même , l'air troublé, les che^
Y«?ux épars , arrive en criant : Aux aïs
I.ÏVRE 'IV. 149
mes ! Elle saisit précipitamment son
casque, ses javelots, et, sans bou^^
clier^ sans mirasse, elle veut retour-
ner au coiubaf . Ah ! princesse , lui dit
Kuma'eQi*arrètant, je coura faire ar-
mer les Sabins : mais du moins pr^
nez ce bouclier, bienfait d'une puis«
santé dresse ; c'est en vous couvrant
qu'il défendra ma vie. Il dit : sans
attendre de réponse, il lui laisse le
bouclier céleste, et court chercher ses
braves soldats.
C'étoit Léo qui causoir cette alar*
me. Dès que L^o s'étoit vu si près des
Homains, il avoit conçu le projet de
les attaquer le premier. Sage Sopha-
nor, a'f oit-il dit à son collègue , sois
sûrqueKomolus nous attaquera de*
main : il est de notre gloire delç pré-
venir. Dès que l'étoile du soir aura
paru , je sortirai du camp avec trois
mille hommes : je passerai le fleuve à
la nage, j'irai porter la flamme et la
i3.
f50 NUMA POMP.IL1US.
mort jusques dans la teûte de Homu-
lus; et si le succès couronne mon eni-
treprise^ j'en médite une plus impor-
tante.
Sophanor l'embrasse. Il court avec
lui choisir trois mille Marses ; il les
arme de courtes ëpées y de casques
sans panache , de boucliers noircis :
il leur fait valoir l'honneur de mar-
cher avec Léo. Aussitôt que les téne-p
bres couvrent la terre , Léo sort avec
eux, remonte le fleuve , le traverse,
remet en oidre ses soldats, les encou-
rage , les excite , faitpasser dans leurs
cœurs toute l'audace - du sien; et ces
braves guerriers ,• serrés les uns contre
les aulres> gardant le plus profond si-
lence, certains de vaincre sous leur
chef, marchent d'un pas léger et ra-
pide vers le quartier de Komulus.
Ils arrivent aux gardes avancées ,
ils les égorgent avant quelles aien t pu
résister : celles qu'ils trouvent en uit*
LIVRE IV. i5t
ont le même sort. Sans être décou-
verts y sans être arrêtés ^ ils parvien-
nent jusqu'aux tentes du roi de Ro-
me ; c'est alors que jettant de grands
cris^ renversant tout ce qu'ils rencon-
trent, ils portent le carnage et l'effroi
jusqu'au pavillon rojal.
Homulus , seul dans sa tente, mé-
ditoit en ce moment l'aUaque du len-
demain. Au premier bï;uit,îl se levé,
écoute j et frémit de colère en distin-
guan t les cris des vainqueurs. Furieux
d'être surpris par des barbares, il
remet précipitamment son casque ,
prend sou bouclier, saisit deux jave-
lots, et court se jetler au milieu du
carnage. Il vole, il frappe, il appelle.
Sa voix tonnante retentit aux deux
bouts du camp. Ses guerriers accou-
rent en foule : Horace , Misene , Bru-
tus, Abas, arrivent en armes; ils trou-
vent leur vaillant roi résistantseul aux
ennemis, péja sa main foudroyante a
iSa NUMAPOMPILITT^»
fait mordre la poussière aux courageux
Ophelte, au brave Aulastor, à So-
pharis , à Corinéé. Penthëe , le mal-
heureux Penthée vient d'acheter de
sa vie l'honneur d'avoir atteint Ro-
mulus. Son javelot a percé la cuirasse
du roi ; celui de Komulus a perce le
cœur dePenthée. Les Marses étonnés
sententl^r ardeur s'a ffoiblir: ils n'at-
taquent plus 5 ils se défendent ; pous-
sés de toutes paris , ils cherchent , ils
demandent Léo.
Léo, qui avoit pénétré dans le foyer
de Romulus , Léo reparoît à l'instant.
D'une main il tient sa massue, de
l'autre un faisceau embrasé. A cette
vue , les Bomains s'arrêtent , les Mar-
ges jettent des cris de joie. Le fier Lëo
vole à leur tête ; il lance des brandons
allumés à travers les tentes romaines;
le feuse communique avec fureur; la
toile s'embrase , le bois pétille. Léo ,
ipour qui l'incendie est trop lent, l'a ug-
LIVRE IV. i53
mente à coups de massue. Il s'ëlance à
travers les flammes, il immole Abas-,
Massicus , Tibur ; Talassius tombe
sous ses coups. Le brave Misene Tar^
rête un moment ; mais Léo foule aux
pieds le corps de Misene. Léo porte
la mort et le feu ; Léo se fraie un che-
min de flamme. Ainsi la lave brûlante
descend du sommet de l'Etna , roule
à gros bouillons dans la campagne y
emporte , consume y détruit les pîer^
res», les arbres, les rochers , couvre de
flots emirâsés tout ce c[u'elle trouve
sur son passage.
A ce spectacle , Romulus agite ses
dards, jette son immense bouclier sur
ses épaules , marche à travers le car-
nage pour s'opposer à Léo. Il le joint,
il A^eut lui parler ; la fureur lui ôte la
Toix. Il le mesure avec des yeux étin-»
celants ; il cherche la place où il doit
le frapper , et balançant le plus fort
^esei javelots, il rassemble toute $«^
l54 NTTMA POMPILIUS.
force, et le lance contre Léo. La peau
du lion deNémée en eût peut-êtr«
été percée ; peut-être ce coup terrible
terminoit pour jamais les exploits du
jeune héros : mais le javelot de Ro-
mulus rencontre la pesante massue
dont Léo frappoit les Romains ; il pé-
nètre à travers les nœuds et les poin-
tes de fer dont elle est armée, s'atta-
che à cette massue , et l'arrache des
ma jhs de son maître.
Léo, désarmé^ s'arrête ; et regar«
dant autour de lui , il appefçoit un«
pierre énorme que l'on n'avoitpuen-
leverdu camp , et qui servoit de bor-
ne aux laboureurs. Léo la saisit > lar-
rache , l'élevé sur sa tête , et la lança
à son ennemi*
Romulus atteint tombe sous la
pierre. Ses guerriers accourent et le
dégagent. Métis le roi de Rome ne peut
plus se soutenir : bdsé par le coup ter-
rible > vomissant un sang épais et noir^
IIVRE IV. i55
la têtepenchée , les Bras pendants y ers
la terre^sans force, sans mouyement,
presque sans yie, il est rapporté dans
sa tente , au moment où Hersilie et
IN'unia yiennent le secourir à la tête
des Sabins.
rilf DU LIVRE QUAT&IEXX.
.tm^Êti^^m^
SOMMAIRE
DU LIVRE CINQUIEME,
HE R 8 1 1. IB et Numa repoussent les Marses.
Retraite de Léo. Romulus fortifie son camp.
Nouveaux exploits de Léo. Jonction des
Marses et des Samnites. Romulus assemhle son
conseil. Numa va se rendre maître des défîiéa
des monts Trébaniens. Il trouve dans ces mon-
tagnes un peuple dont il est aimé. Défaite dea
Marses dans les défilés. Combat singulier da
Numa et de Léo. Magnanimité de Jfuma. Il
apprend queTulIus est mourant; il <pitte tout
^ur voler près de loi.
LIVRE CINQUIEME.
vj OM M E un immense quartier de roc^
détache de la cime d'une montagne y
roule avec fracas y ers la plaine , ac'«
croît en roulant sa violence, brise ou
emporte tout ce qu'il trouve sur sa
route ; les nymphes , les hergers ef-
frayés fuient avec de grands cris , les
troupeaux éperdus se précipitent dans
la vallée , le laboureur tremblant res-
te immobile et glacé d* effroi : mais
le rocher, au plus fort de sa chute,
rencontre deux chênes robustes , qui,
nés tout près l'un de l'autre,, ont en-
trelacé depuis cent ans leurs racines
et leurs troncs ; là il s'arrête ; les deux
arbres soutiennent le choc , les ber-
gers et les troupeaux sont sauvés : de
même Léo s'arrête en rencontrant
HersUie elNuma.
La fiere amazone 9 armée du bou-
I. ■ ^ 14
î58 NUMA P0MPI1IU5»
clier céleste, fut la première à l'atta-
quer. Barbare î lui'cria-t-elle, c'est Ju-
piter qui te livre à moi; voici ton heu-
re fatale : va te vanter dans les enfers
d'avoir blessé le grand Komulus. Elle
dit j^et lance de toute sa force un ja-
velot noueux que sa fureur l'empê-
che de diriger. Le fer vole , passe à
côté de Léo , et va percer le vaillant
Télon^qui^ dans ce moment, dépouil-
loit Aruncus. Léo , sans s'émouvoir,
arrache le javelot du corps de Télon ;
et regardant Hersilie avec un sourire
amer: Je te rends ton arme, lui dit-il;
apprends à t'en mieux servir. En di-
sant ces mots y il lance le javelot à la
princesse; et Numa, le tendre Numa,
fie jette au-devant du fer : il oublie que
le bouclier céleste défend les jours
d'Hersilie ; son corps lui paroi t un
bouclier plus sûr. C'est au milieu de
sa poitrine que vient tomber le jave-
lot: sapointe cruelle p^rce l'or et l'ai-
LIVRE V. ï5g
rain de la brillante cuirasse,et dëchiro
encore le sein du généreux amant ;
une légère teinte de pourpre se répand
sur ses armes. Numa qui voit couler
son sang ne songe qu'à Hersilie : plus
ce coup a été terrible , plus il rend
grâce au ciel d'en avoir préservé son
amante. Mais ce sentiment fait place
au désir de la vengeance : il s'élance
Ters liéo. Un flot de combattants les
sépare : ils se cbercbent long - temps
tous deux; ils ne peuvent plus se join-
dre.
Alors JNfuma se jette sur les Mar-
ges^ et les fait tomber sous ses coups ^
comme le moissonneur fait tomber
les épis. Toujours auprès d'Hersilie ,
il frappe d'une main^ de l'autre pare
tous les coups qui menacent l'ama?-
jtpne. Celle-ci s'abandonne à sa fu*
reur : elle immole Ocrés y Opiter, So>
jactor y et le jeime Alraéron ; Almé-
1:011 ^ le seul espoir , l'unique enfaot
l6o NUMA POMPILIUS.
de la malheureuse Almërie. Cette ten-
dre mère l'avbit prévu.
Quand les Marses s'ëtoient assem-
blés pour aller combattre lesHomiaiiiAy
Almérôn , âgé seulement de quatorze
ans ^ avoitfui delà maison de sa me^
re , pour aller joindre l'armée. Au
moment du départ , cette triste mère
arriva^ cherchant son fils y le deman-
dant à tous ceux qu'elle rencontroit.
Le jeune Abnéron l'apperçut, et vou-
lut aller se cacher dans les derniers
rangs. JN^ais où ne pénètre pas l'œil
d'une mère ? Almérie le découvre ,
yole à lui ^ le s^erre dans ses bras , l'ar-
rose de ses larmes ; et tandis qu'Al-
méron, la pâleur sur le visage^les yeux
attachés à la terre , n'ose lever son
front vers celle dont il craint les re-
proches, elle^ltti dit avec des sctnglotsï
Mon fils, mon cher fils, mon uniqu*
bien , tu veux 'me fuir \ tu veux quit-
ter ta mère ! £k ! qu'iras - tu faire daias
les combats? Ton foible bras ne peut
encore soutenir un javelot ; les flèche*
que tu lances ont à peine la force de
faire périr un jeune faon : et tu yeux
aller te mesurer ayec les plus fkmeux
guerriers de Home! O mon enfant -,
mon cher enfant, attends du moins,
pour m'abandonner, que tu n'aies plus
besoin de ta mère ; attends , pour md
faite mourir) que tu puisses yivresans
moi ! Tu pleures , tu m'embrasses, et
tu ne me promets pas de renoncer à
ce cruel dessein ! Et vous^ Marses,
vous le souiFrez ^ et vous avejs eu une
mère ! £h bien ! qu'on me donne
des armes , je suivrai par - tout mon
fils , je partagerai ses périls , jele cou-
vrirai de mon corps; et l'on jugera du
courage que donne l'amour maternel.
Depuis ce jour , Almérie n'a pas
quitté son fils chéri. Léo^ qui les ai-
moit tous deux , leur avoit défendu
de s'éloigner de lui; et dès que le jeune
14-
l6a NXTMAPOMPILITJS-
AlinéroQ ayoît décoche sa Ûeche ^ il
revenoit se mettre en sûreté entre sa
inere et son g^^néral. Mais dans cette
nuit désastreuse , ils furent sépaz^s d«;
%éo : la terrible Hersilie les rencoii^
Ira ; et , malgré les cris , malgré les
^efforts d'Almérie y elle enfonça son
^pée dans ia poitrine d'un foièle en-
fant. Alméron tomba comme uneten-
<lre fleur moissonnée à sa première
-Burore; ses yeux, avant de se fermer,
«bercberent les yeux de sa mère. Sa
«nere le vit , et mourut sans avoir été
frappée. .
Kmna , moins cruel , mais aussi
redoutable , n'immole que ceux qui
résistent. Hisbon , Marsenna , Priver-
nus , ont espiré sous ses coups ; Na-
samon et Séralpin «>Bt tous deùxmor-
du la poussiere.LigCT , le brave Liger,
ose attendre leJiéros, et lui lance de
près son disque. C'en étoit fai^ de JVu-
322a f s'il n'eût baissé la tête dans ce
Livai V. i63
moment : le disque traneliant eoupe
le sphinx que 1 on vojoit- briller sur
6on casque y et fait voler au loin les
denx panaches couleuD.de pourpre.
J^Tuma se précipite surLigér ,ethrisp
«a lanco dans sa poitrine : s'armaht
alors de la terrible épée de Fompilius>
il fend la tête à Orimanthé , coupe la
main droite à Tarchon , £ût tombera
, ses pieds Quercens 5 et , poussant et
pressant les Marses mis. en fuite , il
parvient enfin à les chasser ducampl.
Lëo seul y étoit resté.
Abandonne de tous les siens , Lëo
ineregatde pas s'il est seul : ») aretroup
vë sa massue , il n'a phis besoin d'ar^
mée. Miis les Sabins l'environnent^
et le fér«ce Ufens s'avance, en lui
criant d'tne voix terrible: Ce n'est
pas ici l'a<;semblëe des Marses , où il
suffit de plier un arbre pour être ëlu
gëndral: il faut mourir, lu ne peux
échapper. Lëo l'écoute, et sourit: il
1^4 ^ ^ ^'"^ POMPÏLITJS.
évite d'un saut lëger le jayeliot qu^TX^
fens lui lavce; aussitôt il se précipli^
sur lui y le saisit au milieu* du corp^ ,
le-66«re, Vjéboaffe dans ses hms nex*—
veux , le jette contre la teire , pose ujol
"pML sur oe-cadi^vre palpitant ; et le-
vant fièrement la iète,.il porte des
yeux tranquilles sur ce cercle de glai-
ves sanglants dont il est environné.
Inaccessible à. la crainte,- il promené.,
des regards assurés > ayant de choisir
la place par oui il veut s'élancer. £n-
fin , décidé à la retraite y il fond siur
ceux qui lui ferment le passage : il les
écarte > les éorase à coups de massue;
et s'éloîgnant lentement, comme un
loup encore affamé s'éloigae d'une
bsrgerie, trois fois il s'arrêre^ se re-
tourne , et trois fois il fait iieculer les
bataillons qui le poursuivent. Bientôt
ir rejoint ses guerriers ; sa voix terri-
ble les arrête : il les rallie , Iss remet
en ordre^ remplit seul Tint erralle qui
1/ ï V R E V. i65
les sépare des Homains , et marche
entre les deux armées, couvrant l'une
et repoussant l'autre.
Kuma , irrité de ces exploits qu'il
admire, Numa veut aller attaquer
Tééo : mais un bruit qu'il entend sur
le bord du fleuve attire son attentioni.
C'étoit le vieux Sophanor^ à la tête de
son armée , qui venoit protéger la re»
traite de son collègue. Les Marses fei-
gnent de vouloir passer le Fucin : Un-
ma , pour défendre la rive , est obligé
d'abandonner Léo; et ce terrible guer-
rier , avec ce qui lui reste des siens ,
s'éloigne sans péril de ce camp qu'il
a rempli de carnage.
Le prudent Sophanor> instruit àhs
long-temps au métier de la guerre ,
tint son armée au bord du fleuve, jus-
qu'aux premiers rayons de l'aurore.
Kuma et les Sabins , malgré les fati-
gues de cette nuit terrible , ne quit-
tent pas l'autre rive. Au point dn
l66 NUMA POMFILIUS.
jour^Sophanor^ certain que Léo avoît
eu le temps d'exécuter ses projets^
relire ses troupes. Nuina ramené le«
siennes sous leurs tentes.
Dès ce moment il ne s'occupe que
des blessés : Marses ou Romains^ tous
ceux que des secours peuvent sauver
ou soulager^ sont également secourus
l>ar Numa. Il cherche dans les lieux
où l'on a combattu ceux qui respirent
«ncoi^e y avec le même zèle y avec la
même ardeur qu'il cherchoit pen.-
dantle combat ceux qui résistoienC
le mieux. Il ne songe plus à la gloire ;
il ne songe qu'à être humain : desen«
nemis vaincus sont devenus pour lui
des frères.
Apres avoir rempli ces devoirs sa-
crés : après s'être assuré lui <- même
jque ses braves Sabins peuvent se li^»
vrer au repos , Numa court à la tente
de Bomulus sans se donner le temps
4e panser sa blessure : le besoin de re«
t r r a E V. 167
Toir Hersilie étoit plus pressant pouf
lui. Il arrive au pavillon rojal; il v«it
le roi de Rome couché sur une peau
de léopard^ enveloppé de voiles san-
glants^ entouré de sa fille et des chefii
de son armée. Moins occupé dé ses
maux que de la position de ses trou-
pes, il gardoit un sombre silence qu'il
interrompit en appercevant Numa t
Je t'attendois, brave jeune homme f
s'écria-t-il : je sais déjà tes exploits ;
toi seul as sauvé mon armée. Appro-
che;viens m'embrasser : ta gloire sou-
lage mes douleurs, Numa tombe à
genoux^ en baisant la main du roi.
Leve-toî: lui dit Romulus ^ songe à
exécuter ceque je vais te prescrire.
Les barbares nous ont surpris. L'é-
tat où je suis m'oblige de dififérer
ma vengeance. Peu de jours suffiront
pour me rendre mes forces ; mais pen-
dant ce peu de jours , il faut metlro
mon camp à l'abri de toute insulte.
ï68 NTT M A POMPTLtU^*
Va donc , brave Kuma^ prends avec
toi dix cohortes , mené - les couper
dans la forêt cinquante mille pieux,
tous de la hauteur d'un homme , et
acérës par les deux bouts. Vous^ Jdé"
tius, pendant ce temps , faites creu-
ser un fossé large et profond qui , dans
un quarré parfait , entoure et ferme
tout mon camp : vous ne* laisserez
qu'une entrée au milieu de chaque
oôLë.Vous emploierez à ce travail mes
légions latines ; se sont celles qui ont
le moins soufiert dans l'attaque de
cette nuit. Allez : que tout soit prêt
avant la fin du jour; vous viendrez en-
suite prendre mes nouveaux ordres*
• Il«dit;Mëtiiis et Numa ont obéi.
Le prudent Romulus fait enfoncer les
pieux dans le fossë^ à peu de distance
les uns des autres 5 il les lie fortement
ensemble pour qu'on ne puisse les
arracher , les recouvre ensuite de ler-
re ^ et} mettant leurs pointes aiguës
L I V R E V. i6g
de niveau avec le terrain, il s'envi-
ronne ainsi d'une forêt de dards. Më-
tius et Numa achèvent cet ouvrage
en trois jours ; ils placent aux (Quatre
portes huit redoutes pleines de sol-
dats : et les Romains , aussi tranquil-
leà dans ce camp que s'ils étoient au
milieu de leur ville 9 admirent com-
ment 1^ génie d'un seul peut sauver
ou perdre des milliers d'hommes.'
Sophanor ^ tranquille sur l' au 11*6
rive, avoit vu les travaux de Komu-
lus sans les troubler. Le roi de Rome ,
inquiet de cette inaction , nepouvoit
comprendre le motif qui empéchoit
les Marses d'agir. Que fait donc ce
terrible Léo? disoit-il. Ah ! sans doute
il doitêtre content ^'a voir blessé Ro-
mulus : mais Romulus n'est pas vain-
cu ; la guerre est à peine commencée.
Pourquoi ce vaillant guerrier, si pro-
pre aux explcdts nocturnes , ne tente-
t-il pas de venir une seconde foisbru-
!• i5
l«rmon camp? O Jupiter! ô Mars mon
père! encore <pielques jours de dou-»
^r^ et ce bras. aura recouTrë sa for<*
Y:e ; ce bras ne se cachera pbis derrière
des retranchements.
Ainsi parloit Romulus , quand il
voit paroître un soldat campanien >
«ouvert de san^ et de poussière. Il ar«
riveity tout haletant, de la yillle d*Au-
xence^ où le roi de Campanie avoit été
se renfermer. Quelle nouvelle m'ap*
portes-tu? s'écrie le roi de Rome : les
Samnites ont-ils franchi l'Apennin ?
mon allié est-il assiégé dans sa ville ?
Votre allié est au pouvoir des ennemis^
répond le soldat. Léo , le terrible Léo y
a paru sous les murs d'Auxence^ au
moment où nous ]e croyions occupe
de vous combattre. Il a pris la ville
et le roi , s*est emparé de ses trésors y
de ses troupes^ de ses magasins. Non
content de ce succès ^ il a couru sur*
prendre l'armée qui airêtoit les Sam*
I.ÏTRE V. l^t
nitea à la descente de l'Apennin ; îik
a dispersa cette armëe , et a ouvert
}B;pa^age à cps redoutables ennemis.,
Romulusj à ces paroles^ laisse tom*.
î>er sa tête s^r sa poitrine^ ne répond
point , et demeure immobile. Mais
bientôt il est rendu à lui-même par un,
2>ruit éclatant de trompettes et de
clairon^ qui retentissent au-delà du
fieuve. C'étoit Lëo, c'ëfoit l'invinci-
ble héoy conduisant au camp de So«^
|>lianor le roi de Capoue prisonnier,
•quatre mille captifs^ un immense bu<%
tin , et la superbe armée des Samni-^
tes. On les voit s^vvanoer dans la plai^
ne, au bruit de mille fanfares. Le roi
«leCampanie , éclatant d'o^^ est mon-
•té sur un superbe coursier. Léo , cou-
vert de sa peau de lion , marche à
pied à côté de lui : ses braves Màrses,
l'environnent ; et vingt mille Sam-
nit^s , revêtus 'd'un acier brillant^
lequent sa marche triomphale.
172 NWTttA POMPIilTTS.
Bientôt leurs lentes se dressent aU'-
près de -celles de Sophandr : lés deux
années sont réunies. Dès que la nuit
a étendu ses voiles , mille feux allu-
més sur le bord du fleuve tiennent les
Komains dans l'alarme , et leur font
craindre d'être attaqués.
Ces braves Romains , à qui la vue
de l'ennemi faisoit toujours 'pousser
des cris de joie y observent un sileïice
morne à l'aspect de ce camp terrible.
X/es soldats se regardent d'un air ef-
frayé; les chefs n'osent se communi«
quer leurs craintes ; tout le monde
tourne les jeux vers Romulus. On
double les gardes j on se tient prêt au
combat : malgré la force des retran-
chements, malgré la valeur et lenonx-
bre. des troupes , l'inquiétude est
peinte sur tous les visages.
Homulus lui-même est ému : maïs
il afieete un visage tranÈ[uille. Ap-
pwjé sur une longue javeline, S9as»>
\
LIVKE V. 173
chant doucement à cause de sa bles-
sure ^ il visite nés (juarders, encou-
rage ses soldats; et , quoiqueson cœur
soit îplein de tristesse ^ il remercie
hautement les dieu|t^^ ^^ qif ils lui
liyrent ensemble tousses ennemis^
' Cependant^ par un ordre secret^
le conseil est assemble. Métius , Va-
lérius, le sage Gatille, le prudent JBru-
tus ^ plusieurs autres capitaines expé-
rimentés, ont pris place auprès du
monarque. La belle Hersiliey est ap-
pellée par sa naissance , le. jeune Nu-
ma par ses exploits. Des licteurs veil-
lent à la porte du pavillon royal, et
en éloignent les indiscrets. Komulus
quitte alors cette gaieté feinte qu'il
avoit montrée aux soldats ; et regar-
dant ses braves chefs avec des yeux
pleins d'inquiétude : Compagnons y
leur dit-il, vos avis m'ont toujours
été utiles, ils me sont aujourd'hui né-
cessaires, ^os ennemis,^viQinqueurs de
i5.
174 IfïJ'MjL POMPILIU-ff^
mes lâches alliés , sont trois fois pliis;
sombrcux que nous. Je peux leur résis'-^
ter sans doute à l'abri de mes retraii'
cliezQentspxiaîs s'ils passent le fieuTe,
«t qu'ils m'assiippnt, avant huit }oi2rs
noms xnanquons de TÎvres , et zk>u5
périssons sans co!mi>attre. Braves ^•
suis , que deyoùs-nôus faire ? faut^il
aller attaquer ces deux armées réu-
BÎes , et éviter par la mort une capi->
tulation honteuse? faut-il essayer une
Sfetraîte qui doit encore avoir ses daxk-'
gers ?
• Romulus se tait. Métius se levet
il propose d'envoyer à Rome deman-
der du secours à ^Talius, et d'atten*
dre, derrière les retranchements , que
cecpUeguede Homulu&soit venu le
dégager. Brutus veut au contraire que
l'on sorte du camp y qu'on aille pré>
senler la bataille aux ennemis : et que
l'on fasse tout dépendre de l'arbitre
seul des comJbats. HersiHe s'oppose à
I, I T H E V» 175
«e projet : Tant qu6 mon père ne peut
•combattre, dit-elle, gardez-70us d'es-
pérer de vaincre : la victoire dépend
da bras de RomiJus; ce bras ne peut
encore nous la donner. Suivonsd'avis
«le Mëtius ; restons dans notre camp^
enrojoni à Borne chereber de nou-
veaux guerriers. Msns , pour effrayer
l'ennemi, pour Tempêeber de rien en-
treprendre , Numa et moi nous par-
tirons au milieu de la nuit , nous pë-
nëtrerons dansle^amp des Samnites;
et y tandis que , fatigués de leurmar^
cBe, enivrés de leurs succès , ils se li-
Vicmt aii repos^ nous remplirons leurs
tentes de carnage. Voilà mon avis s
que mon père l'approuve ^ à l'instant
même nous partons.
J^uma l'écouté avec transport ; son
ceil enflammé suit tous les mouve-^
ments d'Hersilie ; son cœur palpitQ
de joie de se voir choisi par elle : cette
nuit 9 où ils doivent combattre en-
176 NU M A POMPILIUS.
semble , lui paroît la plus belle ^po—
qud. de sa vie. MaisRomulus ^t éva-
nouir sou espoir, en. s' opposant au
dessein de sa fille. Tous les autres ca-
pitaines proposent des moyens , ou
impossibles , ou plus dangereux, que
le mal même. On les discute , le con^
seilse prolonge 5 et jusqu'alors on n'a
&it qu'exposer tous les maux, sans
trouver un seul remède.
^ "Tout-à-coup le j eune Numa se sent
inspiré par Minerve : il demande: la
permission de parler. Homulus la lui
accorde , en jettant sur lui des yeiix
de complaisance. Grand roi, lui dit
]e béros , je crois qu'il est un mojen y
je ne dis pas de saurerl'armée ^ mais
de t'assurer la Yictoire.Les montagnes
des .Trébaniens sont derrière nous ;
«es montagnes inaccessibles ont des
gorges où cent mille bommes peu*
vent être aisément défaits par quel-
ques troupes mai tresses des bautçurs.
1,1 VRB V. ?77
Qu!pn ^le laisse partir celte nuit mé'
ia^jk,yfffi la moitié d«s Sabins; de-
main, ayant la fin du jout, je seïai
maître tles montagnes. Vous, grand
roi y pour la première fois vous fui-
rez devant Tennemi. Que ce mot ne
vous alarme pas, vous ne fuirez que
pour vaincre. Les Marsesetles Samni-
tes vous poursuivront ; vous les enga-
gerez ais(5ment dans les gorges des
Trébaniens. Alors vous les attendrez
die pied ferme, vous les attaquerez à
votre tour; tandis que mes Sabins et
moi nous les accablerons de nos flè-
ches, de nos javelots, et des rochers
que nous roulerons sur eux.
Ainsi parle Numa, Homulus l'em-
brasse ; Vaillant jeune homnDLe,lui
dit-il, je te devrai plus que la vie : tu
auras sauvé ma gloire. Cours exécu<-
ter ton projet : prends avec toi tous
les Sabins , excepté leur cavalerie y qui .
te seroit inutile, et dont j^aurai sur-
lout besoin dans le commenceitteiiS
de ma- retraite. Vue nuit d'aV-Àiice*
doit te suffire : pars A rinstftâf méaxe.
Si tout réussit seton tes desseins ^ Toilà
quelle est ta rëcompense. En disant
ces mots, il lui montre Hersilie.
Numa demeure interdit : la sar—
prise, la joie, tous les sentimenls ^tu.
l'agitent, lui 6tent Plisage de la pa~
rôle : ses yeux errent à la fois sur Ro-^
^ jnulus, sur Hersilie. Enfin il se "pré"
cipite aux genoux du roi de Home :
JFils d'un dieu^ s'écrie-t-il, tu viens de
me rendre invincible. Que les Mar-
ges, que les Samnites, que tous les
peuples de ritalie,, se ri^unissent con-
tre moi ; je me sens l'espoir de les
vaipcre. Le nom^ le seul nom d'Her-
«ilie y me rend presque ëgal à toi-mé^
me ; l^bonneurde devenir ton gendre
an'ëleve au rang des demi-rdieux.
En prononçant ces paroles , sea
^eux brillent d'amour et de cwrage ^
X ï Y R £ V. I75
il leâ tourne yera son aiïiantê : il lit
dans les siens qu'elle confirme la pro-*
îBOsse de Romulus ; et, brûlant d'être
«n marche ^ il court faire armer les
Sabin».
Aussitôt les logions latines , par
Tordre de Komulus , sortent de leurs
tentes 9 et yont se former en bataille
sur le bord du fleuve , pour dérober
aux ennemis le départ du brave Nu-
ma. I<es Marses ^qui se croient atta-
t!f}\és ) accourent à l'autre bord : on se
lance des âecbes au hasard. Les Ro'
mains occupent ainsi leurs enuemis)
tandis que Numa s'échappe par les
derrières dû camp.
Il marche , il traverse les épaisses
forêts qui a^étendent vers Sora; il évi-
te , par un circuit, les dangereux ma»
rais d'Aratrie; et , dirigeantsa course
vers Assile , au point du jour il dé-
couvre les hautes montagnes desTré-»
baniens. Avant de s'y engager, le pru-
l8o NTTMA POMPÎLItr ^.
dent Numa se fait précéder par quel'-
que5 soldats armés i\ la légère, et laisse
derrière lui des guides qui doivent
iconduire Homulus. Bientôt il pêne-
tre dans les montagnes , il s'avance
par des sentiers escarpés. Ses guer-
riers, fatigués d'une marche précipi-
^téeyont peine à gravir sur les rocs z
mais Numa les encourage et les sou-
tient ; Numa , toujours à leur tèle ,
saisit d'une main les arbres qui peu-
vent l'aider à monter^ de l'autre il
fait signe aux soldats de le suivre. S*il
rencontre un torrent, il le fraucliit le
premier , et n'ordonne de le passer
que lorsqu'il est à l'autre bord : si un,
rocher ferme sa route, il enfonce dans
les fentes de la pierre son épée ou sou
javelot 9 pose le pied sur ce foiblc ap-
pui, s'élance sur des précipices; et,
parvenu seul à la cime , il appelle ses
compagnons.L'image d'Hersilie mar-
che devant lui , et rend tous les cho-
LIVRE V. l8t
VLÎDS faciles ; Numa précède son ar-
mée^ son exemple fait tout surmon-
ter.
Enfin il arrive au sommet des mon-
tagnes ; il est étonne d'y trouver des
champs cultivés^ des terres labou-
rées ^ des pâturages remplis de trou-
peaux. On lui amené quelques ber-
gers que Numa rassure par ces paro-
les : Je ne viens point vous opprimer ;
ne tremblez ni pour vous ni pour vos
biens : conduisez «nous seulement à
votre principale habitation ; faites-
nous fournir des vivres dont vous re-
cevrez le prix 9 et laissez-nous occu-
per pour trois jours les défilés de vos
montagnes. A ces mots» les bergers ,
sans crainte^ servent de guides aux
Sabins y et les conduisent à leur vil-
lage.
Quelle est la surprise, quelle est
la joie de Numa , en reconnoissanl
dans les habitants ces même& Rhéates
X. i6
iSa NtJMA POMPILItrS-
qu'il avoit délivra ! Le vieillard qui
lui avoit parlé le jour du sacrifice s'a-
vance ; et l'envisageant : O jour heu-
reux î s'écrie- t-il : mes amis , mes en-
fants, voilà notre libérateur, voilà ce
héros si sensible qui nous rendit la
liberté; voilà Numa !..«. A ce nom,
un cri général interrompt le vieillard ;
tous les Rhéates à genoux se pressent
autour de Numa. Quoi ! c'est vous ,
lui disoit l'un , qui m'avez rendu ma
mère ! Je vous dois n)OU époux ! di-^
soit l'autre. Sans vous , s'écrioit un
enfant ^ sans vous, je serois orphelin !
Fils des dieux , car les bienfaiteurs des
hommes sont les vrais fils des immor-
tels, que de grâces nous leur devons,
puisqu'ils nous donnent la joie de
vous revoir, de baiser ces mains qui
ont brisé nos chaînes , de contempler
un héros qui sait pardonner ! Ah ! dis-
posez de nous ^ de nos biens , de nos
vies 5 tout est à vous ici : vous êtes
LIVRE V. ï83
notre roi , notre père ; vous êtes plus
encore, puisse vous fûtes notre li-
bérateur.
^uma ne peut entendre ces paro-
les sans verser des larmes d'attendris-
sement : ses braves Sabinssont émus
comme lui. Dëja la douce amitié les
unit à ce bon peuple : les soldats et
les habitants se mêlent, s'embrassent,
donnentetreçoiventtout ce que l'hos-
pitalité , tout ce que l'amitié peut of-
frir. Les maisons, les chaumières se
remplissent des guerriers de Numa ;
les femmes , les époux ^ les enfants 9
sont empressés de les servir , de leur
porter ce qu'ils possèdent. Sabins ,
Rhéates, ce n'est plus qu'un peuple,
ce n'est plus qu'une même famille.
Tous aiment et respectent Numa : ce
seul sentiment les a rendus frères.
Après avoir accordé quelques heu-
res à ce spectacle si doux, le héros don-
ne le signal pour rappeller ses gucr-
184 NUMA POHFILIUS.
riers ; et tou» les habitants yiennent'
£6 rendre au son des trompettes. Cha-
cun s^est armé de ce qu'il a pu trou-
ver : l'un porte une épée que la rouille
ronge depuis long-temps ; l'autre , uu
bouclier couvert de poussière ; câui~
ci , un soc de charrue dont il a fait un
javelot; la plupart ont des massues
qu'ils viennent d'arracher aux ar-
bres. Nous voulons combattre pour
vous , disent-ils au jeune Numa ; nous
voulons être de votre armée : si le
cœur suffit pour faire un . soldat ^
vous n'en commanderez jamais de
plus braves.
En parlant ainsi , ils se rangent
d'eux-mêmes, en s'efforçant d'imiter
les Sabins. Ils se serrent les uns con-
tre les autres dans des rangs mal ali-
gnés , et cette phalange bruyante de-
mande à marcher la première au poste
le plus périlleux.
Kuma, le sensible P^uma, veut
LIVRE V. l85
en vain réprimer leur zèle; en yain
il refuse d'exposer des hommes qui
n'ont de motif pour combattre , que
l'amour qu'il leur a inspiré : cet amour
est plus fort que l'autorité de Numa ;
malgré ses ord^s , malgré ses prières ,
le fils de Pompilius est forcé de roir
doubler son armée. Alors il leur ex-
plique ses projets ; il leur confie qu'il
yeut se rendre maître des hauteurs et
des po^tf es d'où il poiura écraser l'en-
nemi.
hes Rhéates aussitôt guident eux-
inêmes les Sabins dans les défilés y
dans les passages les plus dangereux :
ils leur marquent les places qu'ils doi-
vent occujper, s'y établissent avec eux,
coupent des arbres^ roulent des ro-
chers, pour en accabler les Marses;
e 1 9 mêlés avec les soldats de leur bien-
faiteur, décidés à partager tous leurs
périls, ils attendent impatiemment
l'armée des Homains.
i6.
iÔfi, NyMA POMPILIUS.
Bomulus arriva bientôt. Par une
retraite savante , il étoit sorti de son
camp , attirant et repoussant toujours
les Marses et les Samnites. Plus il ap-
prochoit des montagnes, plusThabile
Homulus affectoit de désordre dans
sa marche. Son arriere-garde fujoit
par son ordre ; et l'entrëe des Romains
dans les montagnes ressembloit à une
déroute. Sophanor, Léo lui-même,
sur -tout le chef des Samnites, s'j
trompèrent ; cette armée d'alliés ,
composée de guerriers plus braves
qu'habiles ,^ s'engagea dans les défilés,
croyant poursuivre des fugitifs.
Komulus, instruit par les envoyés
de Numa , guida lui-même les enne-
mis dans les gorges les plus dangereu-
ses. Alors il cessa de fuir ; alors , à la
tête d'une colonne terrible, il attend
les Marses de pied ferme, et les ap-
pelle au combat. Léo, le brave Léo,
s'élance sur les Bomains ^ les Samni-
LIVRE V. 187
tes et les Marses se disputent à qui
chargera les premiers, quand une grêle
de rochers et de troncs d'arbres tom-
be du haut des montagnes, et yient
écraser leurs bataillons. Les chefs ^ les
soldais efiFrayës s'arrêtent , lèvent les
yeux , et voient toutes les hauteurs
garnies de lances. Cette vue les glace
d'effroi ; ils n'osent faire un pas con-
tre Romulus ; ils ne peuvent retour-
ner en arrière , Imprudent Numa leur
a coupe le chemin. Enfermés de tou-
tes parts dans un champ de bataille
étroit , embarrassés de leur nombre ,
écrasés sous les rochers que les Rhéa-
tes et les Sabin s roulent sans cesse des
montagnes^ les alliés, vaincus sans
pouvoir combattre , jettent leurs ar-
mes et demandent à capituler.
Qui pourroit peindre la fureur de
Léo? Telle une tigresse d'Hyrcanie
tombée dans un piège qu'on a tendu
près de son repaire j et qui se voit en-
V
l88 WUMA PÔMPriIU5.
lever ses petits sans qu'elle puisse les
défendre, rugit, s'agite, brise dans
ses dents les pierres qu'elle peut sai-
sir, les broie avec fureur , et dévore
de ses jeux brûlants l'ennemi qu'elle
ne peut atteindre : de même Léo sent
redoubler sa rage y en entendant les
cris de son armée vaincue. Non ^ non ,
leur dit-il d'une voix terrible , tant
que Léo vous commandera, n'espé-
rez pas qu'il consente à une lâcheté.
Marses et Samnîtes^ avant de deman-
der la vie à genoux , ayez le courage
de me voir mourir. Il dit , et, s'élan-
çant à travers les armes, à travers les
rocs, malgré les pierres, malgré les
troncs d'arbres qui roulent de la mon-
tagne, il entreprend seul de gravir
jusqu'au sommet.
Jjes ÏUiéates et les Sabins se réu-
nissent aussitôt dans l'endroit où il
menace d'atteindre ; là ils rassemblen t
un awas de rochers pour les précipi-
LIVRE V, 189
ter sur lui. Mais IQ'uma court vers eux
et a* y oppose ; il fait cesser ce déluge
qui alloit accabler Léo : Amis, s'é«
crîe-t-il 9 respectez son audace : j'ai
opposé l'avantage du poste à l'avan-
tage du nombre ; mais à la valeur d'un
seul bommie je n'oppûse que ma va-
leur. Arrête-toi, Léo , je vais t'épar-
gner la moitié du cliemin.
11 dit, et descend d'un pas tran-
quille^ repousse loin de lui les Sabins
qui veulent l'abcompagner, et ren-
contre son terrible adversaire sur une
rocbe applanie y environnée de préci-
pices, et qui ne leur laiâoit que la
place de s^immoler. Là ils s'arrêtent
tous deux , se regardent sans se parler :
ce silence mutuel semble être causé
par leur admiration réciproque, hes
deux armées cessent tout combat :
l'œil fixé sur Léo, sur Numa, chaque
soldat s'oublie lui-même pour ne s'oc-^
cuper que d'eux seuls ^ et le hasard ^
190 NUMA poMpri.ru S.
qui place ces deux héros sur ce théâ'
tre étroit et élevé , semble les donner
en spectacle aux deu:t peuples dont
ils vont faire le destin.
Léo fut le premier qui rompit le
silence : Brave jeune homme, dit-il à
Numa, j'estime le courage que tu
fais paroître , je me décide avec peine
à in' éprouver contre toi. Retourne,
crois- moi , dans tesha taillons, et laisse-
moi assouvir ma fureur sur des guer-
riers moins braves que toi.
Il n'en est point dans notre armée ^
lui répond Numa ; le dernier des Ro-
mains m'égale ; et tu vas connoître
bientôt si je dois faire naître ta pitié.
Il dit ; et, ne pouvant lancer son ja-
velot à cause du peu d'espace, il le sai-
sit à deux mains et le pousse de toute
sa force dans la poitrine de Léo. Le
coup fut terrible ; mais la pointe d'a-
cier rencontra la peau de lion à'I'en-
droit où les griffes croisées formoient
I. I V R 1 V. 19X
ane triple cuirasse. Ce rempart im-
pénétrable ëmousse le fer de Numa ,
et la violence du coup brise le javelot
dans ses mains.
Léo chaneele ; sa colère augmen-
te. Il levé sa redoutable massue, la
fait tourner sur sa tête, et en déchar-
ge un coup terrible sur le bouclier de
Nmna. Le bouclier vole en mille pie-
ces : Numa tombe Un genou à terre ,
et se relevé aussitôt. Il a tiré son épée ,
l'épée de Pompilius ; il n'a plus qu'elle
pour défense. Léo veut l'atteindre
d'un second coup ; mais le léger Nu-
ma l'évile. Tous deux , les jeux fixés
sur leur arme, attentifs à leurs mou**
vements , tournant autour l'un de
l'autre , forcés de ne pas sortir d'un
terrain bordé de précipices^ ilsj^alon-
gent, ils se replient, se ^rffit cent
coups inutiles, évitent cent atteintes
mortelles : semblables à deux serpents
d'eau, jettes dans un étroit bassin ^
/
19a NUMA FOMPILltrS.
se liant et se déliant sans cesse sans
pouToîr se piquer de leur dard.
Enfin Lëo , indigna d'une si lon-
gue résistance , prend sa massue à
deux mains , et s'élànçant sur son en-
nemi , il tient la mort sur ^a tête. Nu-
ma ne peut plus l'éditer : il se couvre
ayec son épée 9 foible secours qui n'au-
roit pas sauyé sa vie, si Gérés n'eût
veillé sur lui. Gérés , du haut 'de l'o-
lympe, considéioit cet affreux com-
bat. Elle voit la massue levée, trem-
ble , vole , et arrive avant que Numa
soit atteint. Son invisiUe l>ras détour-
ne le coup ; et Léo , entraîné par l'ef-
fort et par le poids de la massue, le
grand Léo tombe comme un pin de
cent ans déraciné par le tonnerre. Nu-
ma se^réApite sur lui; d'une main
il le sa^^a gorge, de l'autre il pose
sur son cœur la pointe de son épée :
Ta vie est à moi , lui dit^il ; mais je ne
puis donner la mort à un si vaillant
LIVRE V. îg3
g;uerrier.i Viens signer la paix : j'aime
xnieux êire ton tanJL que ton vain-
queur.
' £n disant ces mots 9 Kuma se le-
v&, et remiet son glaive dans le four-
reau. Léo , à peine debout , embrasse
son généreux ennemi. Tous deux, se
tenant par la main , descendent vers
les bataillons marses, occupes déjà
de nommer des vieillards pour aller
traiter avec Romulus.
^uma, suivi de Léo, les conduit lui-
même au roi de Rome : Numa sollicite
en faveur des Marses. Romulus accor-
de la paix. Vous remettrez en liberté ,
dit-il , mon allié le roi de Campanie;
vous lui rendrez ses trésors et ses cap-
tifs. Quant aux terres des Auronces ,
que ce monarque vous redemandoit y
elles seroient toujours dans ses mains
ou dans les vôtres un sujet étemel de
discorde ; elles resteront en mon pou-
voir. Pour vous dédommager de c«
I. 17
194 WtJltA POlttPILÎXTS.
sacrifice, le loi de Capoue tous lais««
sera )a yille d'Auxence; et son fila
Capis demeurera chez tous en otage
jusqu'à l'exéculion du traité*
Les Marses ^ plus fayorisës par ceMe
paix que le roi de Gampanie^ l'accep-
tent sans balancer; et Romulus, qui
devient maître d'un nouveau pays ,
compte pour rien les intérêts d'un al-
lié qu'il méprise. Mais il veut récom-
penser Numa : Vaillant jeune hom-
me, lui dit-il, tu triompheras à ma
place ; tu entreras dans Kome sur mon
char , à la tête de mon armée : Léo
marchera devant toi; et tu recevras
la main de ma fiUe à Tautel de Ju-
piter.
Grand roi y lui répond Numa , c'est
à vous seul que le triomphe est dû $
la main d'Hersilie suffit à ma gloire.
Quant au brave Léo> je ne suis point
son vainqueur. Romains^ ce n'est pas
sous moi qu'il a succombé ; Cérès a
quitté l'olympe pour me donner la
I» I VR E V, 195
victoire. Ketournez vers votte peu-
ple y Léo ; vous êtes libre et invinci-
ble ) car vous n'avez cédé qu'aux im-
XDortels.
Il dit : les Romains et les Marses
croient entendre parler un dieu. Léo
se précipite dans ses bras $ le serre con-
tre son sein ^ en pleurant d'admira-
tion. Il veut désavouer Numa , il veut
-ayoir été vaincu. MaisNuma rend
compte aux deux armées du secours
qu'il a reçu de Cérès : il remercie bau-
tement la déesse de lui avoir sauvé la
vie , et se couvre d'une gloire immor-
telle en refusant celle qu'il ne méti-
toit pas.
Cependant la paix est signée. Le roi
deCampanie est libre; Bomulus a livré
Capis ; déjà des troupes sont parties
pour s'emparer du pays des Auronces.
Numa et Léo ne se quittent point sans
se jurer une éternelle amitié. Avant de
se séparer, ces deux héros se font des
présents. Numa fait accepter "k soa
<>'
196 NUHA POMPIIilUS.
ami le superbe coursier de Thraôe qne
Tatius lui a donne. Léo présente à
JN'uma un oasque forgé par Vulcain ,
qu'il tient du chef des Samnites : Gar-
de-le toujours , lui dit-il', et garde-moi
sur-tput ton amitié ; je te donne ma
foi de te consacrer ma vie 9 aussitôt
que j'en pourrai disposer. Tels furent
les adieux- de ces deux héros.
Bomulus y qui se dispose à repren-
dre le chemin de Rome , fait monter
Hersilie et Numa sur le même char,
et veut qu'ils marchent tous deux à la
tête de son armée. Numa, au comble
de ses vœux, ne peut contenir ses
transports : il est auprès de celle qu'il
aime ; il est sûr de la posséder. Ce^e
idée lui ôte à la fois et la parole et la
raison. Numa^ couyert de gloire^ Nu-
ma , le favori de Romulusy le sauveur
de l'armée^ tremble encore auprès
d'Hersilie. Il la regarde et n'ose lui
parler; c'est en vain qu'il l'a obtenue ^
fl ue peut croire qu'il Ta méritée.
LIVRE V. 19/
L'armëe romaine ayoît déjà repas-
sé le Liris^ quand un courier couvert
de poussière demande à grands cris
Tourna, et se présente à lui avec un
visage baigné de larmes. Numa in-
quiet l'interroge y et craint quelque
funeste événement pour Tatius. Je
ne viens point de Rome , lui dit l'en-
voyé , je viens de la forêt sacrée , et du
temple de Cérès. Le vénérable TuUus
n'a pu soutenir votre absence ; il n'a
pu sur - tout soutenir votre oubli : il
touche aux portes du trépas 9 et vous
demande la grâce de vous voir encore
avant de mourir.
A cette parole , Numa jette un cri ,
s'élance du char; et, sans se donner
je temps, ni de dire adieu à Hersilie^
xii de parler à Romulus y il prend un
coursier de sa suite y et yole vers la
Sabinie.
FIN su LIVRE CINQUIEME.
SOMMAIRE
DU LIVRE SIXIEME.
Joie de Tullus en revoyant Numa. Soins
tendres et pieux que lui rend le héros. Sages
conseils du pontife. Mort de Tullus. Douleur et
regrets de Numa. Il yeut retourner auprès d'Her-
«îlie. Il passe dans uti pays dévasté par cette
princesse, et revient à Rome, saisi d'horreur.
Discours de Romulus à son peuple. Réponse de
Talius. L'hymen d^Hersilie et de Numa s'ap-
prête. Tatius est assassiné. Numa le secoiut , et
lui jure d'épouser sa fille.
LIVRE SIXIEME.
Nu M A pressoit les flancs de son cour-
sier , et suivoit en pleurant le cours de
l' Anîo : il fujoit une maitresse adorée
au moment de devenir son époux ; il
renonçoit aux honneurs du triom-
phe. Mais ce n'étoient point ces sa-
crifices qui faisoient couler ses lar-
mes . c'étoit le danger de Tullus, c'ér
toit le repentir d'ayoir presque oublié
ce vieillard , pour ne songer qu'à l'a-»
xnour. Il redoutoit les reproches qu'il
alloit en recevoir; il craignoit davan-
tage de ne plus le trouver vivant. Hé-
}as ! se disoit-il à lui-même, si je ne
l'a vois pas quitté > j'aurois peut-être
prolongé ses jours y j'aurois du moins
soulagé ses maux : c'étoit à. moi de
rendre à sa vieillesse les soins qu'il a-
voit donnés à mon enfance. Je suis un
ingrat: ce reproche empoisonnera m^
200- NtJMA poaiPïLiTrs-
vie ; la gloire ne pourra pas m'en con-
soler. Ah ! qii'iinportent les louanges
du monde entier, quand notre cœur
nous fait un reproche !
Ainsi parloit Niuna ; il a dëja tra-
versé les campagnes de Carséoles.
Sans perdre un moment , il laisse der-
rière lui l'aimable Tibur, la cascade
de l'Anio, la forêt d'Erétum, et il
commence à découvrir le bois sacré
et le faite du temple. O combien cette
vue lui fait naître de sentiments tris-
tes et doux ! Combien son ame est é-
mue en revoyant les'lieux de sa nais-
sance ! Mais un intérêt plus puissant
l'entraîne ; il court, il arrive à la mai-
son du pontife , le cherche , le de-
mande y le découvre enfin sur sou lit
de douleurs, entouré de prêtres et de'
pauvres.
A cette vue , ]^uma jette un cri,
se précipite , tombe à genoux , saisit
la main de TuUuS; la couvre de bai-
tIVHE VI. âOX
sers et de larmes. Le yieillard) dont
les foiHes paupières étoîent baissées ^
les relere , et apperçoit Numa... Aus«
sitôt un rayon céleste semble descen-
dre sur son front; ses jeux s'animent >
ton YÎsagé se colore : O mon fils, s'é-
crie-tr-il , mon cher fils, je te revois ,
les dieux ont exaucéma prière f Viens
te jetter à,2ins mes bras : yiens^ h&te+
toi ; je crains de mourir de joie ayant
de t'ayoir embrassé. £n disant ces
mots , il se soulevé avec peine , et tend
à Numa ses mains tremblantes. Il le
saisit, il le presse contre sa poitrine ,
il ne peut plus ni lui parler ni le dé-
tacher de son sein. Le jeune homme y
qui baigne de pleurs la longue barbe
blanche de son père, ne lui répond
que par des sanglots.
La secousse qu'éprouve Tullus é«
puise ses foibles organes. Il retombe
sans mouvement^ presque sans vie,
jnais tenant toujours la main de Nu^^
I
toi NUMA POMPtLITJS.
ma. On s^empresse autour du vieil-
lard ; la Yoix de son fils le ranime ;
il ouvre, les yeux. A peine a-t^ilre*
trouvé l'usage de la parole , ^'il or-
donne, qu'on le laisse seul avec son
fils, Alorsl'embrassant de nouveau :
Tu m'es donc rendu ! lui dit-^i]. Ah f
que les dieux à présent disposent de
mes jours ; que la cruelle parque ea
coupe lia trame : je t'ai revu , je meurs
content* Si j'avois plus de moments
à jouir de ta présence , je pourrois te
faire quelques reproches ; mais le peu
d'heuïes qui me restent ne suffiront
pas pour ma tendresse. Ne parlons
que d'elle et de toi. Baconte - moi ,
mon filS) raconte -moi ce que tu as
fait : le bonheur t'a suivi sans doute ;
car tu n'as pas eu le besoin de mo
confier tes peines. Apprends<moi tous
tes succës : ce récit retiendra mon a*
me fugitive; ou du moins ma mort
«era plus douce , si les derniers mots
tîVRE VI. 2ù3
«pli fiappeat mon oreille sont l'asm-^
lance .que je te laisse heureux.
Alii !. ihosL père ^ lui rëpond Nunia ,
il n'est'fxkis de bonheur pour moi,' jii
les<lieax nç prolongent pas votre vie ^
s'ils ne- Raccordent pas à mes larmes »
au repentir, à la douleur où }e<sui9
d'avoir pu TOUS abandonner y d'avoir
pu oubliée mon père ^ et..«.
. Tu me parles toujours de n^oi^ in-
terrompt le vieillard , tandis que toi
seul jiL'intëresses. Tu ne m'as point
oublié 9 puisque tu m'aimes 9 puisque
tu m'aimas toujours. Je suis content
de ton cœur; ne sois pas plus difficile
que ton ancien maître. Parle -moi de
mon iils : voilà le plus pressant besoin
de mon ame. Si tu as commis quel-
ques fautes, ne crains pas de me les
révéler 2 tu connois ton père, ce n'est
pas au moment de te quitter que tu
le trouveras plus rigide.
£n disant ces mots il tend la maia
A04 KUMA rOMFILIVS.
à JS^uma ; malgré les douleurs aiguê's
qu'il éprouve , il le regarde avec un
tendre sourire. La rougeur du jeune
Iiécos se dissipe peu-à-pen 9 ses traits
Teprennent leur sérénité 9 ses yeux
BOjës de larmes se tournent vers le
yleillard avec douceur et ayec con-
fiance : ainsi la rose yermeille , dont
un orage a courbé la tige, relevé dou-
cement sa tête humide aux premiers
rajoDS du soleil.
Al(M*s Numa raconte son arrivée
dans Rome 9 l'accueil qu'il reçut du
bon roi , Famour brûlant qui le con-
sume, et tout ce que cet amour lui
fit entreprendre. La simple vâité pré-
side à son récit : Numa se reconnoit
coupable de n'avoir pas suivi les con-
seils du pontife, et d'avoir quitté Ta-
tius^; il ne cherche pas à déguiser ses
feutes , il oublie plutôt ses exploits.
Tullus l'écoute , et ne sent plus ses
maux :. sa tendresse suspend 89S dou-
-^,
LIVRE VI. 10$
leurs. Mais il levé les yeux vers lo
ciel^ en apprenant qufHersilie en-
flamme le cœur de Numa : Cruel A-
lùour ! s'ëcrie-t-il , je reconnois bien
là tes cpups ! tu fais brûler ce ver-
tueux jeune homme pour la fille de
ce roi impie qui nous força , par la
plus cruelle injure, de devenir ses al-
liés i qui se servit du nom des dieux
pour nous attirer dans le piège, pour
plonger la^abinie dans l'opprobre et
dans le deuil. O mon cher fils, de
quels périls je te vois environné ! tu
te crois au comble du bonheur , par-
ce que Romulus t'a promis sa fille : et
moi je pleure sur les maux affreux
que va causer cet hjmënée. A peina
seras'tu le gendre de Romulus, que
tu perdras l'amour des Sabins : tu se-
ras suspect à Tatius même ; tu de-
viendras peut-être son ennemi. Car
ne te flatte pas de voir durer toujours
l'intelligence qui subsiste entre les
I. 18
K)6 NTTMA POMPILIUS»
^eux* rois ; la haine vit au fond de
leurs coeurs : la moindre éûncello
fera éclater l'incendie ; alors tu seras
forcé de clioisir entre le père de ton
épouse 5 et le parent , l'ami de ton
père ; entre ton roi légitime ^ le plus
}Ust« , le plus vertueux des hommes ,
et un roi de brigands qui n'a jamais
connu de droit que la force, de vertu
que la valeur , dont le premier ex-
ploit fut d'égorger son frère 9 et qui
scella son alliance avecles Sahins par
le sang de Pompilius Tu frémis !
Voilà pourtant quel est celui que tu
dois appeller ton père. Dieux immor-
tels , détournez mes funestes présa-^
ges, ou arrachez de ce cœur inno-
cent le trait empoisonné qui doit dé-
truire en lui la vertu, la piété, Ta-
Biour sacré de la patrie !
Ainsi parloit le vieillard. Jfuma ,
les yeux baissés ^ n'osoit répondre 5 le
seul nom de Pompilius l'avoit inler-
li j V R E VI. â07
dit* Tullus. a pitié de sa douleur, il
craiut de trop l'affliger- par ses rëfle-r
zions séyeres ; et , rompant ce pénible
entretien ^ il remet à un autre instant
les vérités qu'il veut encore lui dire*
Ainsi le disciple d'£sciilape divise le
remède salutaire, mais violent, qui
doit guérir son foible malade.
Des ce moment , Numa se charge
lui seul de tous les soins qu'on rend
au pontife. Le jour, la nuit, toujours
à ses côtés, toujours occupé de l'es«
poir de le sauver , ou de la crainte de
le perdre , il veille sur tous ses ins-
tants*, il souffre de tous ses maux : la
tendre mère qui garde son fils au l^t
de mort n^a pas plus de zèle , plus d'at-
tention , plu» de patience , que Nu-
ma. Si Tullus prend un breuvage >
c'est de la main de son fils ; si Tiîllu&
dit une pardie, c'est toujours son fils
qui répond. Il le plaint et l'enconra»-
ge , dévore ses pleurs pour lui soiw
.208 IfUMA POMPILITJS.
rire^ affecte sans cesse une joie^ une
espérance , qu'il n'a pas. Il remplit à
la fois près de lui l'office d'ami , de
£ls , d'esclave, il suffit seul pour tous
CCS devoirs ; et le vainqueur de Léo
n'a pas trouvé dans sa victoire un plai-
sir si doux , si touchant pour son ame ^
qu'il en éprouve à servir son bienfai-
teur.
Mais en peu de jours le mal aug-
mente ; la dernière heure de Tullus
approche. Ce moment n'a rien qui
i'effraie : le vénérable pontife a tou-
iours vécu pour mourir. A chaque
moment de sa vie, il a toujours été
prêt à paroi tre devant le redoutable
juge ; tous ses jours se sont ressem-
blé$ , l'instant qui va finir ses maux
va conmiencer sa récompense.
Il n'est occupé que de Numa ; il
fait éloigner tous les témoins , prend
sa main qu'il serre dans la sienne , et
lui dit ces paroles : Mon fils, je vais
LIVRE VI. 26^
mourir. Les soins que tu m'as rendus
ont fait plus que t'acquitter arec moi :
c'est TuUus qui te doit de la recon-
noisaance ; il est doux pour lui d'em«
porter au tombeau ce sentiment. Mais
dans une heure je n'aurai plus besoin
de Numa ; et Numa aura peut-être
bientôt besoin de Tullus. O mon fils ,
que cette idée me rend la mort dou-
loureuse ! Ton amour pour Hersilie
remplit mes derniers moments d'à-
mertume et d'effroi. Ton coeur s'est
almsé, n'en doute point : pressé du
besoin d'aimer, il s'est enflaminé pour
le premier objet qui l'a séduit ; et d'un
court moment d'ivresse il a fait une
longue erreur*
Numa^ il est deux amours^ nés
pour le bonheur et pour le malheur
du monde. L'un , le plus commun ,,
le plus brûlant peut -être , est celui qui
te conAime. Son empire est fondé sur
les sens ; il nait par eux et vit par
18.
5IO NXTMA POMPlLXlTff.
eux : il n'IiaBite pas noire cœur, il
coule dans nos veines ; il nVleve pas
notre ame , il la subjugue, il n'a pas
besoin d'estimer 5. il ne désire que de
Jouir. Cet amour méprisable n'a rien
de commun avec notre ame : juge si
la félicité peut venir de lui. Non, mon
fils y les dieux ne lui ont donné de pou-
voir sur les hommies, qiie pour humi-
lier lelir orgueil.
L'autre amour, présent céleste ^
naît de l'estime , et vit par elle. Il est
moins passion que vertu ; il n'a point
de transports fougueux , il ne connoît
que les sentiments tendres. Celui-là
réside dans l'ame ; il l'échauffé sans
la consumer, l'éclairé et ne la brûle
pas : il lui fournit la seule nourri-
ture, qui lui soit propre , le désir d'at-
teindre à toutes les perfections. Sts
plaisirs sont toujours purs ; ses peines
mêmes ont des charmes. Au milieu
des plus grandes soufiraDces, il jouit
LiVKE VI. air
d^une douce ptiix ; c'est cette paix qui
seule rend heureux. Tu l'éprouve-
ras^ mon iils ; tu sentiras que les hon-
neurs, les richesses, la volupté, la
gloire méme^ ne remplacent point
cette paix que donne la seule inno-
cence ; la vieillesse , qui détruit tout ^
semble en augmenter la douceur.
C'est à toi , mon fils , de me dire
auquel de ces deux amours ressemble
celui que tu sens. O Kuma y crois un
père qui t'aime , qui ne regrette de la
vie que le plaisir de veiller sur ton
bonheur. Tu ne le trouveras jamais
ce Bonheur, tant que tu ne pourras
pas commandera toi-même ^ tant que
tu n'auras pas sur tes passions un em^
pire souverain. Garde-toi sur- tout de
penser que cet empire soit impossible
à notre foiblesse. Descends dans toi-
même y mon fils , tu trouveras tou-
jours une vertu toute prête à com-
battre le vice qui veut te séduire. -5i
312 NVMA P0MPILIT7S.
la beauté enflamme tes sens ^ la sa-
gesse est U pour te défendre ; si de
trop grands irayaux te lassent, le cou-
rage vient te soutenir ; si l'injustice
te révolte , l'amour de l'ordre te rend
soumis, et si le malheur t'accable ,
la patience vient à ton secours. Ainsi,
dans toutes les situations de ton ame^
le ciel t'a muni d'un consolateur ou
d'un soutien. Profite donc des bien-
faits du créateur, et cesse de te croire
foible , pour te réserver le droit de
tomber.
Mais je sens que la mcAt s'appro-^
che, et que ma voix va s'éteindre. O
mon cberfils , je t'en conjure^ étouffe
un fatal amour qui doit te rendre à
jamais malheureux. Je n'ai plus qu'un
xnot à te dire : tu conviens toi-même
que cette passion , à peine naissante^
te fit oublier TuUus ; qui peut te ré-
pondre qu'elle ne te fera pas oublier
la vertu? J'ai vu que tu m'aimois au-
tant qu'elle !
LIVRE VI. 5l3
Telles furent les dernières paroles
de Tullus. Il expira bientôt dans les
bras deNuma , en lui parlant encore
de sa tendresse , en lui adressant son
dernier soupir.
Quelque prévue que fut cette mort^
elle pensa coûter la rie au fils de Pom-
pilius. Il fallut l'arracher de dessus le
corps du pontife ; il fallut yeiUer sur
son déses|)oir* Épuisé par les veilles ,
par la doUleur, noyé dans les larmes y
se refusant toute nourriture , Numa
voulut porter lui-même sur le bûcher
le corps de ^on bienfaiteur. On le vit
s'avanceir à la tête des prêtres et de .
tous les habitants de laSabinie,pâle9
hâve ^ baigné de pleurs ^ chargé de ce
fard<*au si c-Iut. Il le pose sur le bû'
cher , il le regarde long-temps d'un
œil fixe , l'embrasse mille fois , et ne
pent se résoudre à s'en éloigner.
O mdn père ! s'écrioit-il avec des
5ahglotS9 je ne vous re verrai donc
SI4 NUMAPOMPILITTS.
plus ! je ne vous reverrai jamais! Cette
bouche ne m'assurera pins, de votre
amour ! ces yeux ne se rouvriront plus
pour me regarder avec tendresse ! O
dieux ^ qui m'aviez dëja privé desau-
leurs de mes jours, pourquoi me faire
éprouver deux fois cette affreux mal*
Leur ? Oui 9 c'est aujourd'hui que je
perds encore etPompilius y et ma'mc-
re y et mon maître ^ et mon hienfai-
leur: tous les biens quç le ciel donne
à l'homme pour le soutenir y pour le
consoler, tous me sont ravis dans
TTullus. La terre est vaide pour moi:
je n'y retrouverai plus TuUus ! Ve-
nez^ venez vous joândre à moi 9 vous >
pauvres , vous infortunes , qui res-
tez aussi orphelins; notre malheur
nous rend frères : venez , venez bai-
ser encore ces restes froids et inani-
més du bon père, que novs avooa
perdu.
A ces mots , tou& les pauvres s'a-
LIVRE VI. 21 5
vancent, tous- les Sabins jettent des
cris. On ne peut plus distinguer de pa-
roles, on n* entend que des sons inar-
ticulés, de profonds gëmîssements.
Ils redoublèrent dt;s que l'on vit la
flamme s'ële ver eu ondoyant. Nu ma,
par un mouvement involontaire, s'é-
lance pour reprendre le corps ; mais
o» l'arrête ^ et le feu a bientôt' con-
sumé la dépouille mortelle du plus
juste des hommes. Alors un profond
silence succède aux cris douloureux.
Les Sabins ^ les prêtres , Numa lui-
même y regardent d'un œil morne cet
amas de cendres, seul reste de celui
qu'ils pleurent ; tous considèrent avec
une douleur muette la poussière de
l'homme de bien.
Cependant on éteint avec du vin
les restes du bûche|',on recueille la
cendre de TuUus , on la déposé dans
une urne ; Numa la porte dans le mê-
me caveau , sur la même tombe , où
2l6 NUUA. TOMVÎIrlVS,
repose l'urne de sa mère. Soyez unief^
dit-il, cendres c[ue j'adore ; soyez-le
après le trépas y comme les âmes qui
TOUS animoient l'ëtoient pendant vo-
tre vie. Puissent ces âmes pures et
heureuses se féliciter dans l'élysëe ,
sinon des vertus de leur fils, du
moii^s de sa tendresse et de sa piété !
Alors il coupe sa longue chevelure
hlonde, et la consacre aux mânes de
TuUus, Il immole dix hrebis noires à
l'Érebe ; ce sacrifice finit des funé-
railles si touchantes.
Après avoir rempli ces tristes de-
voirs 9 Numa se met en marche pour
rejoindre l'armée y méditant les con-
seils de Tullus. Mais c'est en vain
qu'il s'avoue à lui-même la vérité de
ses avis , les dangers dont il va s'en-
tourer, la douleur, qu'il va causer à
Ta tins et à son peuple ; c'est en vain
qu'il éprouve une secrète hoxreur , en
songeant qu'il sera le gendre de celui
LIVRE VI. iï7
qui causa la mort de ses parents t l'i^
tnaged'Hersilie) la crainte de la voir
passer entre les bras d'un rival, tous
les transports de l'amour y tous les
tourments àe la jalousie , se réunis-
sent pour l'emporter sur sa piété ^
sur sa raison. Numa gémit de déso-
béir aux derniers préceptes du pon-
tife; il conjure, en pleurant, ses içâânes
de lui pardonner tant de foiblesSe:car,
depuis la mort de TuUus , Numa crut
toujours que son ombre étoit le té-
moin assidu de tputes ses actions y
de ses plus secrètes pensées; et cette
crainte salutaire lui valut de non-
Telles vertus.
Numa espéroit retrouver l'armée
sur les frontières des Hemiques t
mais il apprit à Trébie que Romu-
lus^ avec la moitié de ses troupes^
étoit allé surprendre Préneste; tau-
dis qu'Hersilie ^ avec l'autre moitié ,
marchoit contre le roi des Hemiques,
I. 19
ai8 NUMA POMPILItJ^.
Le refus qu'avoit fait ce prince <ïe
laisser passer les Romains, quand ils
alloient attaquer les Marses , avoit
semblé un outrage à l'implacable Ro-
mulus : il avoit prescrit à sa fille d'en
prendre ime affreuse vengeance* La
cruelle princesse ne lui avoit que trop
obëi.
Kuma y qui croît voir des dangers
dans l'exp'édilion d'Hersilie , brûle
d'être auprès de son amante ; il mar-
che le jour et la nuit pour la rejoin-
dre plutôt. Quelle est sa surprise ,
quelle est sa douleur , en mettant le
pied sur les terres des Berniques ?
Hersilie a marqué son passage par
la ruine et la désolation. Ses foibles
ennemis ont fui devant elle; Hersilie
les a poursuivis le fer et la flamme à
la main. Les épis couchés sur la terre
ont été broyés par les pieds des che-
vaux; les arbres sont coupés à hau-
teur d'homme , leurs branches dis-
i.,i V B E VI. ai^
|>ers^es attestent par quelques fruits
leur ancienne fertilité : les villages
réduits en cendres fument encore de
rincendie. Le gltûve a immolé tous
les habitants qu'on a pu atteindre :1e
cadavre du laboureur est auprès de
sa charrue brisée : la mère dépouillée
et no^urtrie tient son enfant mort sur
sqii^ein : l'époux et l'épouse égorgés
sont étendus l'un auprès de l'autre ;
leurs bras sanglants et roidis sont res-
tés entrelacés : de longs ruisseaux de
sang vont se perdre dans des mon-
ceaux de cendres; et des vautours af-
famés 9 seuls êtres vivants dans ces
demeures désolées y se disputent à
grands cris les affreux présents d'Her-
silie.
O dieux immortels ! s'écrie Nu-
ma ; et voilà celle dont je s^ois l'é-
poux ! et voilà la pompe de mon hy-
ménée ! Hersilie ! est -il possible que
TOUS ayez commis ces horreurs ! Bo-
320 WUMA POJTÎILrUff.
mulus les avoit prescrites : maïs
ëtoi t-ce à sa fille de s*en charger ? Ah ?
quel que soit le respect que Ton doive
à son père , à son monarque , on en
doit davantage à soi-même , à Thu-
manitë ; et quand un roi ordonne le
erime , on meurt plutôt que d'obéir.
!Et moi , qui venois la défendre; moi ,
qui volois pour la secourir , }e ne
marche que sur ses victimes! Je foule
une terre humide du sang qu^elle a
répandu! Exécrable droit delà guerre,
Toîlà donc ce que tu permets ! voilà
ce qii*ont produit mes* exploits , et
les suites de cette gloire pour laquelle
fai tout quitté ! Ouï;, j'ai oublié Tut-^
lus , j'ai abandonné Tatîus , pour de-
venir le compagnon des tigre» qui
«nt versé tant de sang : j'ai égalé leur
fureur dans les combats ; et je me suis
cru un héros ! O Tullus , pardonne-
moi cette affreuse erreur: je la rejette
è jamais de mon ame. Le vrai héroa
L t T R X VI, SL2t
est celui qui défend sa patrie atta-
quée : mais le roi , mais le guerrier
gui rëpand une seule goutte de sang
qu'il auroit pu épargner, n'est plus
qu'une bête féroce y que les hommes
louent, parce qu'ils ne peut ent l'en-
chaîner.
Kuma s'éloigne alors de cette scène
de carnage; il renonce à suivre les tra-
ces d'Hersilie , de peur d'avoir en-
core à rougir de son amante. Il revient
sur ses pas y sort du pays des Berni-
ques ; et, le cœur flétri , humilié d'ê-
tre un guerrier , il prend le chemin
de Rome.
• Déjà toute l'arrilée y étoit rentrée.
Au moment de l'arrivée de Numa ,
Bomulus remercioit les dieux au ca-
pitole^ de tout le mal qu'il ayoit fait
9UZ hommes^ et s^efforçoit^pour en-
noblir ses cruautés, d'y associer les
immortels.
Numa. se rend au capitule , où Ta*
19.
a22 NUMA POMPILIUS.
tiuSjSa fille, et les Sabinsjassistoientai^
sacrifice. Il monte. Du plus loin que le
bon roi Tapperçoit^ il court aussi vite
que son ége le lui permet y et presse
dans ses bras le Jils de Fompilius. Le
vieillard pleure de joie de le revoir :
il pleure bientôt de tristesse , en ap-
prenant la mort de Tullus. O mal-
heur de la vieillesse ! s'ëcrie-t-il ; on
survit donc à tout ce qu'on aime !
Nu m a , je n'ai plus que ma fille et
loi 5 je vais réunir sur vous deux tous
les sentiments de mon ame : j'ai du
moins l'hemreuse espérance de finir
mes jours avant vous.
£n disant ces mots , il prend la
main de sa fille, la joint à celle de
Kuma , et les serre contre son cœur.
Tatia rougit; elle sent trembler sa
mai^n en touchant celle de A'uma ;
elle baisse les yeux vers la terre , et
n'ose regarder le héros.
Mais le héros cherchoit Hersilie:
- t I V R. E VI. 223
îl la découvre auprès de Bomulus.
Cette vue rend à son amour toute sa
force ^ toute sa violence, et détruit
en un moment l'effet des conseils de
Tullus. Numa se hâte de rendre au
Lon roi ses tendres caresses ; et ^ se
dégageant de ses bras, saluant froide*
ment sa £lle , il se presse de joindre
Bomulus.
Le roi de Rome l'embrasse ; il le
présente à son peuple , et commande
le silence.
Romains ^ s'écrie-t-il , vous m'a-
*
vez vu triompher ; mais c'étoit à Nu-
ma de triompher à ma place : c'est à
Kuma que je dois ma victoire. Je lui
donne pour récompense celle que
tant de rois ont vainement deman-
dée, celle qui dédaigna tant de héros ,
ma jElUe.
A cette parole 5 les Romains pous-
sent des cris de joie : les Sabins gar-
dent un morne silence ^ Tatius de-
324 WXTMA POMPTLlTry.
meure immobile^ comme an homnir
qui vient de ycdr toml)er la foudre à
ses pieds ; Tatia pâlit y eu se rappro'
chant de son père. Hersilie la remar-
que y et fixe sur elle des jeux më*
contents. Numa , couvert de rou-
geur , promené des regards inquiets
sur Tatia , sur He^iHe ,. sur les Sa-
bins , sur Tatius.
' Bomulus, sans être ëmu, continue ?
]>emain cet auguste byménëe ^ac-
complira sur cet autel charge des dé-
pouilles de l'Italie : )e le consacrerai
par des jeux solemneis, qui dureront
dixjours.
Au mot de jeux y les Sabins se re-
gardent en fronçant le sourcil y Ta-
tius levé les yeux au ciel > Numa
baisse les siens vers la terre.
Homains , poursuit Romulus , a-
prèÀ avoir acquitté les dettes de la
'reconnoîssance , je m'occuperai de
nouveau de vos intérêts. Je viens d«
LITRE V r. aaS
con(Ju^rirle pays des Auronces, maïs
cette ^augmentation de votre terri-
toire vous doit être peu avantageuse ,,
tant que vous en serez sépare» par le»
Volsques. Il est un moyen de la ren-
dre utile , c'est de soumettre les Vols-
ques : dans dix Jours je marclie con-
tre eux. Romains , vous êtes n^s pour
la guerre : vous ne pouvez voufi agran-
dir, vous soutenir même^ que par
elle. La paix seroit pour vous le plus
grand des flëaux:elle amollîroit vos
courages, elle affoiblîroit vos bras in-
vincibles. Jugez de davantage que
vous aurez toujours sur les autres na-
tions , lorsque , ne quittant jamais les
armes, vous perfectionnant sans cesse
dans l*art difficile des h^ros, vous at-
taquerez un ennemi ënervë par une
longue paix : quand même , ce qui est
impossible , son courage seroit ^gal
au vôtre , il ne pourra vous opposer ni
«des forces ni une expérience égales^
/
aia6 NTTMAPOMPILIUS.
Avant que ces foibles adversaires se
soient aguerris en combattant contre
TOUS, avant qu'ils aient appris de vous
l'art terrible dans lequel vous serez
maîtres , ils seront défaits et soumis.
Ainsi, attaquant tour-à-tour tous les
peuples de l'Italie , les divisant pour
mieux les vaincre, vous alliant avec
les foibles, et les accablant après vous
en être servis, vous parviendrez eu
peu de temps à la conquête du mon-
de , promise à Rome par Jupiter.
Toutes les voies sont permises pour
accomplir les volontés des dieux ; et
la victoire justifie tous les moyens
qui l'ont procurée. Romains, ne son-
gez qu'à la guerre ; qu'elle soit votre
unique science, votre seule occupa-
tion. Laissez , laissez les autres peu*
pies cultiver un sol ingrat qu'ils ar-
rosent de leurs sueurs ; laissez - les
«'occuper du soin d'acquérir des tré-
sors par le commerce, par l'industrie^
LIVRE VI. 227
par toutes ces riles inyentions de la
foiblesse : vous moissonnerez le Lié
qu'ils sèment , vous dissiperez les ri-
chesses qu'ils amassent. Ils sont le»
enfants de la terre ; £'est à eux de la
cultiver : vous êtes les fils du dieu
*Mars ; votre seul métier c'est de vain-
cre. Romains, guerre éternelle avec
tout ce qui refusera le joug. L'uni-
vers est votre héritage , tous ceux qui
l'occupent sont des usurpateurs de
vos biens : n'interrompez jamais la
noble tâche de reprendre ce qui est à
vous.
Ainsi parle Romulus : l'armée ap-
plaudit , le peuple mumure. On en-
tend dans l'assemblée un bruit sem-
blable au bourdonnement des abeil-
les , quand elles sortent du fond d'une
ruche que l'on veut dépouiller de son
miel.
Ta tins se recueille un moment ,
regarde le peuple avec des yeux at-
^fcaB NUMiL^poMPiiiirs.
tendiis ; et ^ debout sur le tribunal où
il sîégeoit vis-à-yis de Homulus, il
levé son sceptre d^or , en demandant
qu'on l'écoute. Son air yénërable>
ses cheveux blalics , la bonlë^ la dou-
ceur , peintes dans ses jeux , impri«
znent un saint respect. Romulus in'^
quiet et surpris jette sur lui des re-
gards farouches ; ses sourcils noirs se
rapprochent , la colère est dëja sur
son front. Tel y dans l'assemblée des
w
diexix 9 le terrible Jupiter regarderoit
Saturne s'opposant à ses décrets.
Hoi, mon égal et mon collègue ,
lui dit le bon Tatius ; il n'est .pas un
seul Romain qui admire plus que moi
ta valeur^ tes talents guerriers et ton
amour pour la- gloire. Je jouis de tes
triomphes autant que toi > même 9 et
j'aime à me rappeller que^dansle long
cours de ma vie , je n'ai pas vu de hé*
ros que je puisse te comparer. Mais
ce beau titre de héros ne suffit pasji.
LITRE VI.' 229
^and on e9t roi : il en est un plus
doux, plus glorieux, c'est celui de
père. Regarde cette portion de tes
sujets revêtus de cuirasses et armés
de lances ; ce sont tes enfants sans
doute y et tu les traites comme tels :
mais regarde cette portion , dix fois
plus' nombreuse , couverte de misé-
rables lambeaux, parce qu'an lieu de
se vêtir ils ont pajê ces cuirasses bril-
lantes; ce sont aussi tes enfants, et
tu les traites en ennemis : tu leur en-
levés leur pain^ leurs fils , leurs ëpoux;
tes lauriers sont baignés de leurs lar-
mes^ chacun eole tes victoires est ache-
tée de leur substance et de leur sang.
Homulus , il est temps de les laisser
respirer ; il est temps que tu permettes
de vivre à ceux dont les pères sont
morts pour toi. Cesse donc de faire
égorger des hommes , cesse sur-tout
de dire que c'est pour accomplir les
décrets des^ieuz. Les dieux ne peu-
I. 20
^
aSo NU m: A poMPii.itrf.
Vent vouloir que le bonheur des hu-
mains : leur premier don fut l'âge d'or;
€t quand l'olympe assemblé donna la
victoire à Minerve^ ce futpour avoir
produit l'olivier. Un seul de ces dieux^
Saturne , a régné dans l'Italie : sou-
viens-toi comme il régna ; imile-le y
et ne calomnie plus les immortels, en
disant qu'ils ordonnent le carnage.
Tu prétends que les Romains no
peuvent subsister que par' la guerre-
Montre-moi donc une seule nation
qui subsiste pat cet affreux moyen ;
et dis-moi par où sont péris les peu-
ples qui ont disparu de la face du
monde. Est-ce par la guerre que la
malheureuse Thebe a conservé sa
grandeur ? Elle vainquît cependant
les sept rois de l'Argolide , et sa vic-
toire causa sa ruine. Est-ce par la
guerre que tes ancêtres les Trojéns
ont maintenu leur puissance en Asie?
La guerre est la maladie des états r
iiVRE VI. a3i
ceux qp. en souffrent le plus souvent^
finissent par succomber. Roi, mon
collègue, je t'en conjure au nom de
ce peuple qui a tant prodigue son sang
pour toi , laisse à ce sang le temps de
reveilir dans ses veines ëpuisëes. Per-
sonne ne nous attaque ; tes conquêtes
sont assez grandes : occupons -nous
de rendre heureux les peuples que ton
bras a soumis. Hélas ! malgré ma vi*
gilance/jene puis suaire à punir tou-
tes les injustices , à soulager tous les
infortunés : aide-moi dans ce noble
emploi. Parcourons ensemble nos é-
tats , déjà si grands par ta vaillance;
et quand nous aurons séché tous les
pleurs , enrichi tous les indigents ,
quand enfin il n'y aura plus de mal-
heiureux dans notre empire, alors je
te laisserai partir pour en reculer les
frontières.
Il dit : Komulus frémissoit ; tout
le peuple poussoit des cris , Tarmét
232 KVMA POVFILttrs.
même ëloit ëmue.' Romulus se pré-
pare h répondre ; mais l'on p. ut juger
h son air que ce n*est pas pour accor'
der la paix. Tout-à-coup le peuple se.
presse^ arrive en foule près de lui , et
ne le laisse pas commencer son dîs~
cours. Femmes ^ vieillards^ enfants,
tous sont à genoux , tous lui tendent
les bas en criant : La paix ! la paix !
Fils des dieux, don ne*nous la paix !
Nous demandons gçace ; prends nos
biens si tu veux ^ mais acccrde-nous
la paix.
O mes enfants ! leur di t Tatius bai-
gné de pleurs et hors de lui-même y
TOUS l'aurez; je vous la promets. Je
l'ai demandée à Romulus au nom de
la tendresse et de l'amitié, je l'exige
à présent comme son collègue , coxn^
me son égal en pouvoir , en dignité.
S'il me la refuse y Romains y j'irai y
f irai à votre télé me placer à la porte
de Rome : là , nous l'attendrons ayeo
LIVRE VI. 235
"Son arm^e , nous embrasserons la ter-^
ïe, et nous verrons si ces barbares ose-
ront fouler aux pîeds leur roi , leurs
zneres et leurs enfants.
A ces mots, toute l'armëe jefteua
cri : Non , jamais ! non , jamais ! dit-
elle. Chaque soldat Jette ses arme?,
chaque soldat se mêle avec le peuple,
tombe à genoux ^ embrasse sa mère
ou son fils 9 et crie avec eux : La paix!
Le terrible Romulus . forcé de ce-
der pourla première fois de sa vie,
dissimule sa fureur, accorde une trê-
ve , d'un air farouche, et se retire pré-
cipitamment dans son palais. Il éloit
toujours suivi de sit^ gardes , nommés
Céleres , qu'il avoit créés , pour être
sans cesse près de- lui.
A peine a-t-il quitté l'assemblée ,
qu'exhalant la colère quisurchargeoit
son cœur , il éclate en imprécations
contre Ta tins, el laisse échapper dans
son transport ces paroles indiscrètes
20.
a34 numa poMPitrrs.
qui causèrent tant de malheurs : Jus*
ques à quand ce yieillard importun
mettra- t-il des entraves à ma gloire ?
Je n'ai donc pas un ami qui puisse
' m'en délivrer 1 Ces mois affreux ne
furent que trop entendus par les Cé-
leres.
Hersilîe avoit suivi Romulus : Nu-
ma n'avoit pas ose suivre Hersilie.
Appuyé contre une colonne , les jeux
baissés^ pensif, comparant en lui-mê-
me les vertus de Tatius avec les fu-
reurs de celui qui alloit devenir son
père , il demeuroit enseveli dans une
profonde rêverie. Tatius s'approche
de lui : Gendre de Komulns^ dit-il en
lui tendant la main, veux-tu me faire
aussi la guerre ?
Ces paroles font couler les pleurs
de Numa ; il tombe aux genoux du
bon roi : O mon père ! s'écrie-t-il, j^
n'ose vous envisager; pardonnez....
Je te pardonne tout^ interrompit
I. IVRE VI. 235
le vieillard, si tu me promets de m'ai-
mer toujours. Tu as dispose de toi ,
^ans me le dire ; tu as contracté une
alliance peu agréable à nos Sabins; je
doute que le vénérable Tullus te l'ait
conseillée : mais enfin , si elle te rend
heureux, nous devons tous l'approu-
ver. Numa, je voulois être ton père;
c'est Romulus qui jouira de ce bon-
heur : je ne puis te cacher que je le
lui envie. Ah ! s'il n'en remplit pas
bien les tendres fonctions, si son coeur
ne sent pas assez le prix d'un nom qui
m'eût été si doux , Numa y mon sein
paternel te sera toujours ouvert ; et
Tatius të devra de la reconnoisance ,
si tu le choisis pour ton consolateur.'
En disant ces mots , il s'éloigne ,
et laisse Numa interdit^ plein de trou-
ble , de remords et d'amour.
JVuma dans cette agitation espère
trouver du calme auprès d'Hersilie;
il court au palais de Romulus: il voit
a36 KXTMA POUTILtir;.
les apprêts de son bymën^e. Cette vue
le transporte de joie : mais cette îoie
bVstpas purey un sentiment de crain-
te la corrompt. 11 parle à celle qu'il
aime , il entend de sa bouche Taveu
xpi'il en est aime ; et le ravissement
que cet aveu lui cause ne peut chas-
ser de son cœur un secret effroi qui le
glace. 11 coptemple Hersilie,il trou-
ve dans ses jevix l'amour ; mais il ne
peut 7 trouver la paix. Numa se tour-
mente , s*agite ; il se répète cent fois
que le- lendemain est le jour de son
bonheur : une voixs'ëleve au fondde
son ame ^ et lui crie que le bonheur
est loin de lui. Cette voix lui fait des
'reproches. Numa s'assure en vain
qu'ils ne sont pas mérites ; son cœur
désavoue toujours les raisons que son
esprit lui donne.
Enfin , accablé de soucis, glace de
crainte , consumé d'amour , il porte
ies pas vers le bois d'Égérîe, où il trou-
1 1 V R E VI. 23/
Va pour la première fois celle dont il
va devenir l'ëpoux. Il veut revoir ces
lieux chers à son ame; il se rappelle
le songe mystérieux qu*il a fait : il es-
père qu'en portant ses vœux au tem-
ple de Minerve , cette déesse lui ren*
dra ce calme dont il sent (pi*il a tant
besoin.
Il marche : le jour étoit sur son dé-
clin. A peine à l'entrée du bois, Nu-
ma entend des cris plaintifs : il croît
reconn'oitre cette voix mourante ; et ^
le glaive à la main ^ il vole à ces dou-
loureux accents Quel spectacle
frappe sa vue ! Tatius mourant sous
les poignards de quatre assassîns.Nu-
xna jette un cri, et immole deux de
ces scélérats ; les autres épouvantés
prennent la fuite. Mais Tatius est
frappé ; son sang coule en abondance :
le malheureux vieillard n'a plus qu'un
instant à vivre. Numa l'embrasse en
poussant des cris : il visite ses blea«
S38 NU M A POMPIUUS.
sures ) déchire ses habits^ ëtanche le
sang^ soutient le bon roi, le soulevé ^
et veut le porter jusqu'à Rome.
Arrête , arrête , mon fils ; lui dit
Tatius : tes soins me sont inutiles; je
sens que je vais expirer. Je remercie
les dieux de rendre mon dernier sou-
pir dans les bras. Numa ^ je meurs des
coups de Romulus. «Tai reconnu les
meurtriers : ils sont du nombre des
Ctleres j et , en me frappant, ils m*on t
dit que c*ëtoient-là les prémices de
la paix que j'avois procurée aux Ro-
mains. Ton amour pourHersilie> ton
alliance avec mon assassin, te défen-
dent de'venger ma mort : mais j'at-
tends de toi une grâce plus chère. Il
me reste une fille y Numa ; cette in-
fortunée n'a plus de parent, n*a plus
d'appui , que toi seuL La noblesse de
sa race , &qs droits au trône des Sa-
tins, la rendront criminelle aux yeux
de Romulus : si tu ne la défends, elle
j
LIVRE VI. 23g
périt. Jure-moi donc, ô mon cher fdsf
de veiller sur les jours de ma fille y
d^être son protecteur , son soutien ,
de lui tenir lien de frère. Hélas ! j'a-
vois espëré qu'elle t'appelleroit d'un
autre nom : dès le premier instant où.
je te vi.s_, j'avois forme leprojetde te
donner Tatia y de te placer sur mon
trône ^ de Vieillir entre vous deux sans
autre dignité que celle de votre père.-
Douce illusion , trop tôt détruite , et
qui rendroit ma mort tranquille , si
elle m'abusoit encore ! Ah ! dumoins^
ne refuse pas ma prière ; prends pitié
d'un vieillard mourant, qui fut ton
parent, ton ami, l'ami de TiiUus et
de ton père. Nùma y j'embrasse tes
genoux ; sois le défenseur de ma fille;
promets-moi de âauver ses jours y de
veiller.,..
Je vous jure , interrompt Numa
fondant en larmes, et je prends les
mânes de ma mère et celles de TuUus
340 TÏUMA POMPILItrS.
pour garants de mon serment ; je tous
yure d'exécuter votre volontë premiè-
re^ de devenir l'époux de Tatîa , de
vivre , de mourir pour elle^ de par-
tager tous ses périls , et de détester à
)amai5 la famille de votre meurtrier.
J'en étois sûr ! lui répond Tatius
avec un transport de joie. Embrasse-
moi, vertueux jeune .homme : jo
compte sur ta foi ; je meurs content.
. Il dit , serre Numa, et expire. Nu-
ma s'évanouit sur son corps»
FIN DU TOME PREMIER.
542S96
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